mardi 29 mai 2007

Brèves d'après campagne

Je ne vous ai, chers lecteurs, que peu écrit depuis l'avènement de Sarkozy Ier. Un peu de calme après la tempête, du temps pour reprendre ses esprits... et d'ailleurs, vous n'aurez vraissemblablement pas grand chose à attendre de moi d'ici les législatives.

Sous Sarkozy Ier, donc, c'est d'abord un calme relatif : pas encore grand chose à se mettre sous la dent, les arbitrages ne sont pas faits ; or, c'est là qu'on sera fixé sur la véritable nature du sarkozysme. L'énergie est au rendez-vous de la nouvelle présidence, qui réussit fort bien à imposer un nouveau style, du moins à la vendre à la gent médiatique : oui, notre Président fait son jogging, et notre premier ministre également, à ses côtés. Alors certes, Villepin courait le maraton, mais qu'importe ! toute nouvelle équipe a d'abord la tentation d'instruire le procès en ringardisation de sa devancière, ça ne mange pas de pain, et est budgétairement indolore.

Budgétairement indolore, les projets fiscaux de Nicolas Sarkozy ne le sont certes pas. Cette déductibilité des intérêts des emprunts immobiliers m'apparaît d'ailleurs comme une vaste fumisterie, au mieux sans aucun effet sur la croissance, au pire susceptible d'encourager artificiellement la hausse des prix de l'immobilier alors qu'une baisse aurait été salutaire, justement, à ceux qui ne sont pas propriétaire. Et quelle lisibilité accrue pour la feuille d'imposition : que les fiscalistes se rassurent, ils ne vont pas manquer de travail. Sérieusement, l'un des maux dont souffre l'impôt en France est la multiplication des niches fiscales, ainsi que du manque d'évaluation des résultats des divers allègements de charges successifs : les économistes prônent la mise en palce d'impôts à faible taux mais à assiette élargie... visiblement, on ne se dirige pas dans ce sens. Et quant à l'objectif de réduction de la dette, il passe au second plan : que l'on se laisse des marges de manoeuvre budgétaire pour relancer la croissance, voilà qui devrait ravir les keynésiens, mais la stratégie est risquée : nous serions déjà à la frontière d'efficacité des politiques keynésienne, et la réduction de la dette un impératif maintenant largement reconnu.

L'ouverture n'a, de fait, aucun sens politique : on s'ouvre aux hommes, pas aux idées, et la majroité est bien sarkozyste. Le débauchage de Kouchner, de Jouyet, et de Martin Hirsch pourra faire regretter à la gauche de n'avoir pas su mieux les utiliser, il renvoit en tout cas le PS à ses propres turpitudes et rend, définitivement, hors d'usage le Tout Sauf Sarko. Après, le fait que Nicolas Sarkozy ait hésité entre Védrine et Kouchner est par contre une très mauvaise nouvelle, tant les deux hommes, certes socialistes, ont des conceptions radicalement opposées en matière de politique étrangère : une realpolitik sobre fondée sur la nation et le refus de se laisser embarquer dans les formules conceptuellement creuses du « nouvel ordre mondial », le droit d'ingérence formalisé chez Kouchner, apôtre de la société civile contre les Etats. Ce qui prouve bien que c'est la manoeuvre tactique qui est ici privilégiée : elle est belle, mais ça ne fait pas une politique.

Quant au PS, on y reviendra, je pense, longuement à partir de juin, mais c'est peu dire qu'il est dans un état pitoyable : la défaite, sans être une déroute, est sévère ; le parti et la candidate y ont, chacun à leur mesure, contribué, celui-ci davantage que celle-là... une Ségolène Royal, qui, d'ailleurs, est en train de réussir un invraissemblable pari, celui de réécrire l'histoire. A peine battue, elle transformait sa défaite en promesse, oubliait qu'une majorité n'avait pas voté pour elle pour ne retenir que le « formidable élan », sur lequel elle espère capitaliser. Après tout, les plus belles histoires ne sont-elles pas fondées sur des mythes ? Là encore, comme chez Sarko, la manoeuvre est habile, chapeau... mais ça ne fait pas une ligne politique. Sarko, Ségo, même combat, la forme avant le fond ? Je n'ai rien dit de tel, notez bien !

Le PS, d'ailleurs, ne sera probablement pas laminé lors des législative, mais nous promet quand même des déchirements épiques pour l'après 17 juin. DSK a tiré trop tôt, et le statut de sainte de la candidate défaite, qui doit l'agacer terriblement, rend malaisée une prise de pouvoir de sa part. Et pourtant, plus que jamais, la logique politique voudrait un ticket DSK-Royal pour le PS. Tout ça s'annonce passionant.
J'ai hâte.

lundi 7 mai 2007

Tout refonder

Nicolas Sarkozy a gagné haut la main l’élection présidentielle, et sa victoire est loin d’être usurpée. Pour la première fois depuis 1974, le candidat de la majorité sortante est réélu. Pas d’alternance, donc, mais pourtant la promesse d’un renouveau, d’une rupture. C’est dire l’ampleur de l’échec du Parti socialiste dans sa volonté d’incarner le changement.

La victoire de Nicolas Sarkozy, c’est une victoire idéologique. Vainqueur dans les têtes avant de l’être dans les urnes, le candidat de l’UMP a effectué, durant 5 ans, un travail de rénovation de la droite qui l’a porté à sa victoire. On a beaucoup entendu, hier, l’expression de droite décomplexée. C’est par exemple, le sens de l’édito de Laurent Joffrin dans Libération, ou de l’interview de Jean-Marie Colombani dans le Monde. Et c’est vrai. L’histoire dira si ce moment droitier est destiné à se prolonger ou pas, mais il est certain que Nicolas Sarkozy a pu rassembler les droites. Toutes les droites. La droite bonapartiste, bien sûr : on l’a suffisamment dit sur ce blog, l’une des forces de Nicolas Sarkozy est bien son audience dans les milieux ouvriers, ceette relation transcendante qu’il entend (et parvient) à lier avec la « France d’en bas ». La droite orléaniste, également : la dimension libérale de NS, moins affirmée au fur et à mesure de l’avancement de la campagne, demeure une composante importante du programme UMP, et les puissances d’argent ne s’y sont pas trompé. Mais, nouveauté, la droite légitimiste aussi : s’il n’y a plus de contre-révolution au sens propre du terme contre les idéaux de 1789, le grand retour de l’ordre moral, le rabâchage du thème de l’autorité, la condamnation minutieuse de mai 68, font que le droite française est maintenant à même d’assumer crânement l’anathème idéologique envers la contre-culture et la nouvelle gauche. L’opprobre jetée sur la tradition légitimiste depuis Pétain est dissipé, et la droite revient, rassemblée, installer son héros à l’Elysée. Plus que De Gaulle, qui dut liquider la colonisation et devient la cible de la contre-révolution qui n’avait pas désarmé depuis Laval, mieux que Giscard, centriste de droite qui ne parvint jamais vraiment à amadouer les gaullistes, bien plus que Chirac, animal politique redoutable mais solitaire, braconnant sur les terres de la gauche pour parvenir à des victoires qu’il ne pût jamais digérer et convertir en conduite politique cohérente. La synthèse, comme toujours, est fragile. Mais, la victoire, elle, est éclatante.

Le Parti socialiste, lui, ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Ce que Nicolas Sarkozy a fait durant 5 ans, le PS ne l’a même pas ébauché. Victoire à la Pyrrhus, le succès des régionales 2004 a été une malédiction pour un parti traumatisé, une bouée de sauvetage qui, au lieu d’être interprété comme un 21 avril à l’envers, donc un vote contre le gouvernement Raffarin, a servi d’alibi à la grande paresse intellectuelle du socialisme français. Celui-ci a du retard, beaucoup de retard. Il lui reste à prendre acte de beaucoup d’événements majeure : la chute du mur de Berlin, la disparition du communisme, la fin du marxisme, le triomphe idéologique du libéralisme, la disparition d’une classe moyenne homogène et d’ailleurs peut-être illusoire, la fin des grandes formes d’action collective, l’individualisation de la société, les mutations des formes d’organisation du travail et de la production, l’ouverture des frontières, le glissement à droite des ouvriers, l’émergence de nouvelles précarités, l’échec des méthodes traditionnelles du socialisme français à gérer la modernisation de l’économie française sans casse sociale, les nouvelles formes d’exclusion, etc. La doctrine actuelle du PS ne permet en rien de répondre à ces nouveaux défis. Il faut tout reconstruire, et il faut repartir de zéro.

Dans ce contexte, beaucoup dépendra de l’analyse qui sera portée sur la campagne de Ségolène Royal. Celle-ci n’est pas humiliée, mais nettement battue tout de même. Courageuse, pourtant, sa fin de campagne : une rénovation accélérée, en fait. Mais qui ne pouvait pas fonctionner, et pour cause : ce dont le PS a besoin, ce n’est pas de gagner en trompant, mais bien d’assumer sa pratique du pouvoir. Contre un candidat plus faible, Ségolène Royal aurait pu gagner. Mais sa victoire aurait ressemblé à celle de Chirac en 1995 : faute de s’appuyer sur un substrat idéologique suffisamment solide et sur un logiciel politique rénové, elle n’aurait probablement pas été à même de gouverner sereinement.

La défaite, pour le PS, est donc un mal pour un bien. Il y a du temps, maintenant, pour se poser les bonnes questions, en tête celle du libéralisme et de la pratique du pouvoir. La présence d’un Mouvement démocrate fort à sa droite devrait plutôt l’inciter à faire son Bad Godesberg qu’un nouvel Epinay, la tactique venant ici suppléer le nécessaire effort idéologique. Cette rénovation, pour le PS, ne pourra probablement pas se faire avec les mêmes têtes, au niveau du Parti surtout, le sort de la candidate étant plus flou. Gageons que les prochains mois, du côté de la rue de Solferino, seront agités. Mais pour pouvoir espérer gagner un jour, le PS doit aujourd’hui sortir de sa torpeur, cela veut dire, aussi, prendre des risques.

jeudi 3 mai 2007

La convergence et le choix

Qui a gagné ? En fait, peu importe. Ségolène Royal devait montrer qu’elle pouvait être présidente, combler un déficit de crédibilité. Elle l’a fait, elle a gagné. Nicolas Sarkozy devait prouver qu’il n’était pas le dangereux pyromane qu’on dépeignait. Il est resté calme, quitte à se faire légèrement malmener, il a gagné. Plus tard, on pourra faire les comptes et écrire l’histoire : si c'est Ségo, on fera du débat d’hier un tournant ; si c'est Sarko, une confirmation de son avance. Mais aujourd’hui on ne sait pas. Ou en tout cas, ce n’est pas cela que l’on sait.

Ce que l’on sait ? C’est qu’il y a convergence entre les eux candidats sur des choses importantes. Mais c’est qu’un choix entre deux modèles, deux approches, nous est effectivement proposé.

La convergence, elle est sur le diagnostic, et sur la modernité des moyens à employer. Elle porte sur l’atonie de la croissance, sur les faibles performances de notre marché du travail, sur l’importance de l’innovation dans l’économie de demain. Elle porte également, dans une certaine mesure, sur les moyens à employer. Car les deux candidats ont basé une partie de leur argumentaire économique sur l’économie de l’offre : chez Nicolas Sarkozy, fluidification du marché du travail, diminution des rigidités réglementaires afin de stimuler l’offre de travail, détaxation des heures supplémentaires. Chez Ségolène Royal, un accent plus important sur les nouvelles technologies, une excellence environnementale qui est supposée pouvoir développer les avantages compétitifs de la nation, mise en valeur de la fonction d’allocation de l’Etat (voir la typologie de Musgrave)[1]. Chez les deux, foi dans les pôles de compétitivité, refus de l’assistanat (donc conversion à la théorie des incitations et prise en compte des effets pervers des trappes à inactivité), etc.

Un diagnostic commun, donc, sur le caractère structurel du déficit de croissance. Or qui dit raison structurelle est supposé dire également une réponse politique de type structurel. Ce n’est pas anodin : la droite comme la gauche ont souvent eu tendance, en France, à répondre à des chocs d’offre par des politiques de demande. La métamorphose est plus forte chez Ségolène Royal : on est loin, très loin du programme socialiste traditionnel. Quant au programme commun, ma foi… Ce qui confirme que la configuration politique qui émerge du premier tour a servi de catalyseur à un mouvement de modernisation du socialisme dont on pouvait déjà trouver des traces dans le discours de Villepinte (voir un billet précédent).

Mais des réponses diffèrent. Et le meilleur révélateur de ce choix fut la discussion sur le nombre de fonctionnaires : face à la dette, soit on réduit le nombre de fonctionnaire et on diminue donc la taille de la sphère publique au profit de la sphère privée (c’est le choix libéral), soit on conserve le même compromis public/privé tout en augmentant la productivité du public de manière à ce que la production de bien public soit en adéquation avec la somme investie par la collectivité (c’est le choix social-démocrate)

A ma droite, Nicolas Sarkozy prône un libéralisme conservateur. Avec un côté libéral de moins en moins avoué, d’ailleurs. Et c’est effectivement à Thatcher et Reagan qu’il peut être comparé, en ce sens qu’il souhaite accompagner les réformes libérales d’une renaissance nationale (voir en ce sens l’analyse de Zaki Laïdi sur Telos), qu’il appuie son programme de réforme sur un socle de valeurs conservatrices dont sa campagne anti-mai 68 est le point culminant, qu’il séduit à la fois les hauts revenus par ses promesses économiques et les cols bleus par ses professions de fois sur la Nation et sur la restauration d’un ordre moral.

A ma gauche, Ségolène Royal achève sa mue sociale-démocrate. Un Etat stratège, plutôt qu’assistant. Une mondialisation assumée, mais régulée afin d’en réduire les dégâts sociaux. Une sphère publique importante, mais productive. Un compromis public/privé maintenu, mais rendu économiquement soutenable par des ajustements structurels et des adaptations de notre tissu productif à la mondialisation. Autant, chez Nicolas Sarkozy, les modèles sont britanniques et américains, autant, chez Ségolène Royal, les modèles sont plutôt européens : scandinaves pour le concept, Prodi pour la politique, Zapatero pour le symbole

Deux modèles cohérents, à défaut d’être purs (chacun s’est ingénié à piétiner les plate-bandes de l’autre, on pourrait beaucoup critiquer les nouveaux emplois-jeunes de Ségolène Royal, ou les effets d’aubaine induits par la proposition de détaxation des heures supplémentaires de Nicolas Sarkozy, etc.). Et un choix à faire. Dimanche.

[1] Il est vrai, en parallèle avec une action sur les bas salaires qui aurait davantage trait à la fonction de stabilisation (et bien évidemment à celle de redistribution) dans ladite typologie, ce qui présente un policy-mix économique complet.

mardi 24 avril 2007

Le boulevard social-démocrate

Le centre sera absent du second tour de l'élection présidentielle. Mais, paradoxalement, l'élimination de François Bayrou offre, à compter d'aujourd'hui, un bouolevard à la sociale-démocratie. Un boulevard qui peut mener la gauche à la victoire, le Parti socialiste à la rénovation, et une équipe moderne à l'Elysée. Un boulevard qu'il n'appartient qu'à elle d'empreinter résolument.

Quelle est la situation, ce matin ? Le candidat de l'UMP a réussi son pari : à plus de 31 % des voix, il explose la base électorale de Jacques Chirac, et réincorpore dans le jeu républicain une partie des électeurs Le Pen. Il capte une grande partie de l'électorat ouvrier. Il est fort là où le sentiment de relégation est important (anciennes zones industrielles, monde rural en voie de désertification, etc.), là où les gens sont plutôt vieux (le sud de la France), là où ils sont plutôt (très) riches (ouest parisien, banlieue pavillonnaire). Mais pour réussi ce pari, Nicolas Sarkozy a brûlé ses vaisseaux. En droitisant son discours, il s'est aliéné une partie de l'électorat de la sphère d'influence de la droite libérale et du centre démocrate-chrétien. Ces électeurs peuvent lui manquer : rien ne dit qu'ils pardonneront à NS ses algarades sur le terrain sécuritaire, sa brutalité, son mépris des corps intermédiaires, sa suspicion envers l'appareil judiciaire, son peu de cas des droits de la défense, bref : tout ce qu'un vrai libéral ne saurait tolérer.

L'électorat de François Bayrou apparaît composé de plusieurs strates. D'une part, le fond démocrate-chrétien, les héritiers de Lecanuet, de Barre, dans une moindre mesure de VGE et Balladur. Ceux-ci ont un tropisme davantage tourné vers la droite. Si la logique du vote est majoritaire, ils iront vers l'UMP. Mais pas tous. Outre ceux qui ont été séduits par la dimension anti-système du candidat (pas tant que ça selon moi, voir notamment l'interview de Pascal Perrineau sur le Monde selon lequel la géographie du vote Bayrou met en lumière de grandes permanence avec le vote démocrate-chrétien des années 1950 aux 70s), beaucoup viennent de la gauche. Déçus par le retard idéologique du parti socialiste, qui peine selon eux à prendre acte de la chute du mur de Berlin, de la défaite du marxisme, de la mondialisation, etc., leur vote a pour ambition de peser sur le logiciel socialiste. Ces électeurs, lassés que l'extrême gauche occupe sur le terrain doctrinal un poids inversement proportionnel à sa crédibilité en tant que force de gouvernement ou même son poids électoral, fatigués d'être taxés de sociaux-traitres s'ils émettent une proposition économiquement raisonnable, ont trouvé dans Bayrou un moyen de pression. Ils ont gagné : aujourd'hui, ils constituent la vraie réserve de voix qu'il convient pour Ségolène Royal de conquérir.

Car si Ségolène Royal a fait un bon score, celui-ci n'est pas révolutionnaire : elle est forte là où la gauche est historiquement implantée, comme dans le Limousin et le Midi-Pyrénées, terres historiques d'implantation radicale puis socialiste. Alors que Nicolas Sarkozy a, lui, déjà dépassé les bases strictes des chasses gardées de la droite. On compare le score de SR à celui de François Mitterrand. Ce serait oublier que celui-ci disposait d'une réserve de 15 % à sa gauche. Autres temps, autres mœurs : c'est maintenant au centre qu'ils se trouvent.

Ainsi, Ségolène Royal doit faire un geste fort vers le centre, ne serait-ce que pour des raisons tactiques : le TSS (tout sauf Sarkozy) pourra fédérer l'extrême gauche et les plus à gauche de l'électorat de François Bayrou, mais cela ne sera pas suffisant pour gagner. Et même si ça l'était, pour quelle victoire ? Une alliance conjoncturelle de rejet ne donne pas de mandat pour gouverner, Jacques Chirac est bien placé pour le savoir, lui qui transforma ses 82 % en quinquennat de la déception. Non, définitivement, une victoire d'adhésion est plus souhaitable que jamais.

Pour des raisons idéologiques, enfin, une recomposition à gauche est souhaitable. Le PS, faute d'avoir opéré dans son discours les corrections nécessaires à une mise en adéquation de celui-ci avec sa pratique gouvernementale, vit dans une schizophrénie permanente. L'ambition et le remords, pour reprendre l'ouvrage magistral d'Alain Bergounioux et Gérard Grunberg. Difficile, dans ces conditions, de gouverner sereinement : la peur de trahir prédomine. Corollaire : le socialisme français a perdu beaucoup de son influence en Europe, s'il en a jamais eu. Et quand il s'agit de réécrire la directive Bolkestein (qui, pour le coup, est un texte majeur du point de vue économique), c'est le SPD qui s'y colle, le PS français, inaudible, assistant en spectateur. Influence 0, donc. Cette situation n'est pas insurmontable.

Pour toutes ces raisons, je pense que la sociale-démocratie bénéficie aujourd'hui d'un boulevard sans précédent en France. Dominique Strauss-Kahn aurait probablement été à même de transformer l'essai. Ségolène Royal le peut également, sans forcément y même la même intensité idéologique. Elle devra pour cela vaincre les logiques d'appareil qui continuent de prédominer au Parti socialiste, ainsi que la culture bloc contre bloc héritée des années 70/80 et de l’ancienne influence du communisme. Les jours qui viennent diront si elle peut transformer l'essai. En réponse à un billet précédent, le socialisme de gouvernement sera social-démocrate ou ne sera pas.

lundi 23 avril 2007

Quelle logique pour le second tour ?

Cela fait longtemps que je la connais. X, traditionnellement, vote à droite. Parce que X est libérale, plutôt atlantiste, pense que la gauche verse plutôt dans l’assistanat tandis que la droite prône la responsabilité, la gauche le collectif et la droite l’individu. Ce sont là des motivations très classiques au vote de droite. Le 22 avril, X a néanmoins voté Bayrou. Pas par adhésion idéologique au centre : X n’est pas du genre à minauder. Ni par la peur de subir l’omerta germano-protaine taxant de fasciste toute personne s’avouant de droite. Non, définitivement, ce n’est pas le genre de X. Si X a voté au centre, c’est tout simplement parce qu’elle a pensé que Nicolas Sarkozy, parfois, s’était laissé aller à de fâcheux commentaires. Qu’elle ne goûte pas franchement cette idée du ministère de l’identité nationale. Qu’elle pense qu’une trop grande proximité sémantique est parfois à déplorer entre les mots NS et ceux de l’extrême droite. Qu’elle trouve que l’ex ministre de l’Intérieur a trop versé dans la provocation dans son traitement des banlieues, alors qu’écoute et réflexion s’imposaient.

Pour le second tour, X ne pourra plus voter François Bayrou. Il lui reste donc Ségolène Royal, dont elle en partage aucune des idées, et Nicolas Sarkozy, dont elle en partage certaines (un peu) tout en en rejetant (beaucoup) le style. X, aujourd’hui swing voter par la force des choses, a en fait se sens même du scrutin dans ses main : logique majoritaire ou plébiscitaire (distinction développée avec brio par Olivier Duhamel ce matin sur France Culture). Car c’est la beauté / perversion de notre élection présidentielle : les deux sont possibles.

Si X vote avec son camp, elle votera à droite. Pure logique majoritaire : repli au second tour sur le candidat du courant idéologique le plus proche, i.e. la droite républicaine. Imparable. Oui, mais voter à droite, le 6 mai, c’est voter Nicolas Sarkozy. Aïe.

Si X fait le choix inverse, elle votera Ségolène Royal. Pure logique plébiscitaire : élimination d’un candidat dont les prises de positions sont jugées incompatibles avec la dignité de la fonction présidentielle, et donc vote « par défaut » (connaissant X, ce ne sera pas par adhésion) pour l’autre candidat. Oui, mais voter pour Ségolène le 6 mai, c’est voter pour le PS. Aïe.

X va donc devoir réaliser un arbitrage délicat : voter pour un parti qu’elle juge archaïque mais une candidate dont elle ne pense rien de bien si ce n’est qu’elle n’est pas Nicolas Sarkozy, ou voter pour sa tendance politique mais en même temps sembler « valider » le choix de fermeture fait par son candidat sur les thématiques sécuritaires, identitaires, et relatives à l’immigration ? Cet arbitrage, c’est celui de la nature même du scrutin : le 6 mai, X tranchera entre deux conceptions de l'élection présidentielle, entre deux visions du rôle de chef de l'Etat dans la République, entre De Gaulle et Mendès. Encore une fois, je connais bien X : au moment du choix, elle ne tergiversera pas. Et ce choix, elle l’assumera.

PS : pour des raisons de préservation de l’anonymat, j’ai décidé de considérer que X comme appartenant à la gente féminine. X existe vraiment, mais le choix du genre a été fait arbitrairement par l’auteur à fins de préservation de l’anonymat de X. Les commentaires visant à révéler l’identité de X sans son consentement seront modérés.
PPS : je ne suis pas X

dimanche 22 avril 2007

L'avenir des verts en question

Où en seront les Verts ce soir ? A 20 heures, ce n'est probablement pas la question principale qui occupera les esprits, et pourtant : peut-être davantage que les autres partis, les Verts jouent gros.

Plus que les autres. Parce que les verts aspirent (en tout cas, la ligne Voynet) à être un parti de gouvernement. En cela, ils se distinguent de toutes les autres « petites » formations, qui portent davantage des candidatures de témoignages. A gauche, aucun des candidats trotskystes ne souhaite gouverner avec le PS, c'est même autour de cette ligne dure qu'Olivier Besancenot pourrait être en mesure de rassembler la gauche anti-libérale s'il obtient un bon score et qu'il distance ses vrai-faux camarades. Le Parti communiste, lui, est dans une situation très ambiguë : en cas d'échec, c'est toute sa stratégie qu'il devra repenser, c'est sa raison d'être même qui sera menacée. La question de sa participation à un gouvernement PS sera au coeur de cette réflexion. A droite, les positions xénophobes de Philippe de Villiers semblent rendre impossible toute participation de sa aprt à un exécutif dominé par l'UMP. De même que Jean-Marie Le Pen est hors-jeu. Enfin, Frédéric Nihous me semble s'inscrire dans l'héritage de Poujade ; il n'aspire donc pas précisément à gouverner.

Mais les Verts, oui. Donc, s'ils se font laminer ce soir, ils en reviendront à la situation qui étaient la leur avant que la gauche plurielle ne les « crédibilise » comme partenaires du PS pour gouverner. Plusieurs cas de figure sont envisageables. Si Ségolène Royal réalise un mauvais score ce soir et qu'il en est de même des verts, ceux-ci pourront arguer de l'échec global de la gauche pour expliquer leur échec. Ce n'est donc pas tant leur propre stratégie qui aurait échoué, mais bien celle de la gauche toute entière, et les Verts pourront continuer à peser. Si, maintenant, Ségolène Royal réalise un bon score, et que les Verts échouent, la question sera différente. Supposons, par exemple, François Bayrou à 15 % (hypothèse basse) et les Verts à 4 % (hypothèse haute) : la logique voudra, que, pour gagner, Mme Royal prenne davantage en compte certaines revendications portées par le candidat centriste que celles de Dominique Voynet.

Ou, dit autrement : comment comprendre que les socialistes continuent de faire la sourde oreille à un centre important si un parti n'obtenant que 3 % des voix arrive à lui imposer le renoncement à l'EPR, qui est un choix de politique énergétique et éconmoique majeur ? Après tout, les socialistes se souviendront peut-être alors que les Verts parisiens ne sont pas un modèle de fair-play, et que Noël Mamère a contribué en 2002 a ôter des voix cruciales à Lionel Jospin. Peut-être jugeront-ils que la plate-forme programmatique proposée par Séolène Royal était suffisamment écologique pour que la sagesse ait dû dispenser Mme Voynet de se présenter au moment où l'accession de la gauche au second tour était en jeu. Peut-être feront-ils alors sentir aux Verts qu'un destin « à la Chevènement » ou « à la Taubira » (désistement en échange de circonscriptions) leur aurait été plus favorable. Dans cette hypothèse, le déploiement des verts lors des prochaines élections (législatives, municipales, etc.) pourrait être mis en échec. Le prix de l'indépendance, en quelque sorte : le PS ne peut jouer indéfiniment le rôle d'assureur de dernier ressort pour toutes les déclinaison de la majorité très plurielle qu'il a vocation à animer. Le destin des Verts serait alors assez noir. Celui de l'écologie politique serait à redéfinir entièrement. RDV ce soir à 20h.

mercredi 18 avril 2007

La grande incertitude

Dans quatre jours, nous devrons voter. L’élection est indécise. La campagne n’a pas – Dieu merci ! – tourné exclusivement autour du thème de l’insécurité ; au contraire, aucun thème ne s’est définitivement dégagé, tous ont été abordés, peu l’ont été en profondeur. Il semblerait que 4 candidats aient des chances d’accéder au second tour, dont 3 peuvent espérer la victoire finale. Ces différents choix pourraient constituer autant de lignes politiques. Je prétends au contraire que, quel que soit le président élu, il est très difficile de savoir selon quelle ligne politique le pays serait gouverné.

Nicolas Sarkozy : rupture libérale ou conservatisme ? La prise de pouvoir de NS au sein de l’UMP n’a pas été accompagné d’une refondation idéologique : le parti de la droite est d’abord une machine de guerre au service du candidat. Sans refondation idéologique, la question du libéralisme demeure taboue : le mot rupture a d’ailleurs progressivement disparu au profit d'un vocabulaire plus classique de droite. Et pourtant, des questions à trancher, la droite en avait. La principale est pour moi son rapport au libéralisme, rendu difficile par l’héritage gaullien (la droite ayant dû attendre 1986 pour se débarrasser de la base idéologique que représente le programme du Conseil National de la Résistance ayant présidé aux nationalisations de 1946) : l’hostilité au libéralisme est bien d’ailleurs l’un des rares points sur lequel on puisse faire crédit au président Chirac de constance !
Le rapport de la droite à l’Europe découle, me semble-t-il, grandement du point précédent (en y rajoutant l’idée de nation, mais celle-ci est également un avatar de la question libérale, la nation comme incarnation du groupe étant souvent opposée au libéralisme, décrié comme triomphe de l’individualisme). C’est ainsi que NS passe de la rupture (libérale, au moins en partie) aux discours de Henri Gaino… et quémande le soutien de Jacques Chirac (que celui-ci lui a « tout naturellement » apporté). Rendons ici hommage à René Rémond, décédé la semaine dernière : Nicolas Sarkozy est un parfait exemple de la cohabitation des trois droites : orléaniste car libéral, légitimiste car conservateur, bonapartiste car se prévalant d’une relation directe avec le peuple et récusant les pouvoirs intermédiaires, il est la synthèse des droites. Or celles-ci ne sont pas 100 % compatibles. La tendance qui l’emportera fera la ligne de la présidence Sarkozy. Les rénovateurs, à droite, voudront voir dans le Sarkozy de 2004 le « vrai » Sarkozy. Les gaullistes se réjouiront de ses marques d’adhésion au « modèle français » de ces derniers mois. Mais pour l’instant, on ne sait pas.

Ségolène Royal : sociale-démocratie ou première gauche ? Libéralisme régulé ou crypto-marxisme ? Les deux lignes étaient représentées lors de la primaire interne au PS, par DSK et Fabius. Oui, mais Ségo a gagné, et voilà le PS sans référence pour analyser sa candidate : précisément, Ségolène Royal n’appartient à aucune de ces deux lignes. Et comme pour Sarkozy, on en est réduit à aller chercher dans son passé pour savoir « ce qu’elle pense vraiment ». La référence à Mitterand est omniprésente ? Oui, mais elle cite également Jacques Delors. Elle veut augmenter le SMIC à 1500 € ? Oui, mais elle tient au PS le discours des entreprises qui innovent. Elle souhaite que nous arborions des drapeaux à la fenêtre le 14 juillet et a pris Chevènement dans son équipe ? Oui, mais elle est farouchement décentralisatrice et a voté oui au TCE. Difficile, donc, de se faire une idée en s’appuyant sur le clivage traditionnel du PS. Donc, bien évidemment, la question du rapport au libéralisme, qui est également celle qui empoisonne l’existence du PS, celle qui devrait être traitée si le PS voulait faire son Bad-Godesberg, celle enfin dont la résolution conditionne l’aggiornamento vers lequel les deux extrêmes du PS le tiraillent (la révolution anti-libérale contre la révolution sociale-démocrate), ne sera pas tranchée. Ségolène Royal c’est le refus du choix entre les deux gauches, entre Jaurès et Guesde, plutôt qu’une clarification. Une incarnation de la France plutôt qu’une ligne politique (la propagande ségoléniste joue cette carte à fond : Ségolène, c’est Marianne, c’est la république, c’est la France) – voir mon billet sur son intervention sur TF1 -, une ambiguïté permanente que n'a pas réussie à lever son discours de Villepinte (que j'avais commencé à analyser ici). S’il est certain que le débat politique ne doit pas se restreindre au clivage précédemment évoqué, il est certain que celui-ci existe : la présidence Ségolène

François Bayrou : démocratie chrétienne ou centre élargi ? La grande incertitude de la présidence Bayrou diffère des précédente en ce sens qu'elle ne concerne pas le choix entre deux lignes présentes dans son parti mais entre la ligne politique historique de la démocratie chrétienne et les possibilités de rassemblement que lui ouvrirait une victoire le 6 mai en-dehors de son parti. Cette différence tient à la nature même de l'UDF post-UMP : c'est un petit parti, mais idéologiquement plus homogène. Cela constitue sa force (il est plus cohérent que le PS et l'UMP) mais aussi sa faiblesse (réduit à l'expression de sa seule tendance, la démocratie chrétienne est un courant minoritaire).
Si François Bayrou venait à gagner, deux solutions seraient alors possibles : un regroupement de personalités de centre-droit et de centre-gauche dans une majorité soutenant son programme (un centre élargi regroupant gauche libérale [sociale-démocratie] et droite libérale [du type démocratie libérale]) dans lequel les véritables démocrates-chrétiens ne seraient pas forcément majoritaires, ou la restriction du courant politique dominant à la seule démocratie chrétienne. Il est probable que François Bayrou lui-même ne serait pas maître du destin de cette alternative, dont dépendrait pourtant la substance du quinquenat Bayrou.
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Peu de clareté, donc, au moment de faire le choix. D'une part du fait du caractère composite des deux partis dominants, qui agrègent différentes sensibilités, d'autre part du fait de la nature même de l'élection présidentielle, qui organise le déplacement progressif de la campagne depuis le contenu des programme vers la personnalités des candidats. C'est l'un des grands désavantages du système : au delà du mythe de la "rencontre en un homme et un peuple", ses dérives avaient déjà été pointées par Mendès-France en son temps. Quelqu'un comme Rocard avoue dans ses entretiens ne l'avoir pas compris à l'époque. Depuis, il a changé d'avis.

dimanche 25 mars 2007

Série Bayrou (1) : gouverner au centre

Maintenant que les oracles de la campagne, j'ai nommé les sondages, semblent montrer un tassement du phénomène Bayrou, toujours en bonne position mais ne parvenant pas à dépasser ses rivaux PS et UMP, maintenant donc que nous avons un peu de recul, on peut essayer de réfléchir sereinement au phénomène. J'ai déjà commis un billet sur le fait que notre ami béarnais forçait la gauche à se repenser par rapport à un clivage droite-gauche qu'elle tient pour constitutif, nécessaire, pérenne, et transcendant. Je vais essayer de pousser l'analyse, en analysant d'abord sur quelles bases peut se fonder la volonté de FB de gouverner au centre, puis le caractère anti-système de la candidature Bayron, et enfin son lien avec le libéralisme. Oui, je sais, je n'ai pour l'instant que marginalement brillé par ma propension à tenir les promesses annoncées sur ce blog : il y a maintenant un certain nombre de billets notés (1) qui attendent leur (2). Eh bien, espérons quand même !

Gouverner au centre, donc. Vieux rêve que celui de réunir la nation quasi-unanime sur un projet accepté de tous et refusé des seuls extrêmes. « Pourquoi voulez-vous qu'il y ait une opposition ? », disait De Gaulle. Souvenirs brumeux de l'Union sacrée ou du bloc national. Rêve que le bien commun se construise dans la concorde plutôt qu'à travers une succession partisane, que par cette sorte de louvoiement qui permettrait d'y tendre par coups de barre successifs de part et d'autre. Soit L, le bien commun : après tout, pourquoi ne pas dire f(x) = L plutôt que de tenter absolument f(x) = cos(x)/x + L ?

Mais, bien évidemment, les gens de bon conseil d'expliquer au Béarnais qu'on y avait déjà pensé, merci, mais que c'est impossible. Et pourquoi ? Parce que c'est la vie : les unions sacrées ne durent qu'un temps, elles sont vouées à se disloquer, et font à la longue le jeu des extrêmes. C'est d'ailleurs le sens de la critique formulée par Nicolas Sarkozy (et en cela, je lui accorde même de la constance : il y a longtemps que NS prétend que la droite doit être vraiment à droite et la gauche vraiment à gauche pour éviter qu'un jour, la présidentielle se joue entre Le Pen et Bové). Autrement dit, une polarisation d'une assemblée au centre serait par nature instable. C'est ce que je vous propose de vérifier maintenant.

Supposons un état initial parfaitement stable, le système de Westminster : une droite et une gauche bien identifiées, un système d'élection uninominal par circonscription plutôt qu'un scrutin de liste national, et vous avez un camembert partagé en deux. Les extrêmes en sont exclus, un centre marginal peut demeurer, il sera la cinquième roue du carrosse, d'un côté ou de l'autre, peu importe. Etat stable : un parti domine, quand il est fatigué, l'autre prend sa place, et ainsi de suite : les Anglais font cela depuis le XVIIème siècle, en remplaçant juste les whig par les travaillistes, et cela leur convient. Les Américains aussi. Bon, mais, nous dit Bayrou dans son discours d'Evreux, cela ne marche pas en France car chacun défait ce que fait l'autre : « la confrontation de l'UMP et du Parti socialiste a été une confrontation stérile. Elle dure depuis vingt-cinq ans. Depuis vingt-cinq ans, ceux qui sont dans l'opposition flingue toute idée de ceux qui sont au pouvoir. Depuis 25 ans, à chaque élection, il y a une alternance, c'est-à-dire que l'on sort ceux qui sont en place pour les remplacer par ceux qui étaient là le coup d'avant et ceux qui arrivent n'ont pas de plus urgent besoin ou choix que de détruire ce qu'ont fait ceux qui les avaient précédés. Ce n'est pas comme cela, dans cette attitude d'affrontement perpétuel, que l'on peut construire du positif pour un pays. » On a donc un état stable, mais créant un jeu à somme nulle. Statu quo ? Mais c'est exactement ce que les contempteurs du régime d'assemblée reproche à celui-ci, notons. Bon, passons.

On se propose donc d'introduire, dans cet état stable, un centre non-marginal. Nous voilà donc avec une gauche, un centre, une droite. Notons que le centre peut être lui-même divisé, de fait, il l'est souvent. Je pense qu'on peut alors distinguer deux situations bien différentes.

On pourrait qualifier la première de bipolarisation avec centre-pivot : il continue d'y avoir une alternance droite-gauche, mais celle-ci est décidée par le centre, qui peut « choisir » la formule gagnante. Le centre, même minoritaire, détient donc un poids primordial. A la réflexion, c'est ce que pourrait obtenir Bayrou : supposons qu'il soit élu président, et, qu'aux législatives, l'UDF ne soit pas suffisamment forte pour s'imposer comme le premier parti, mais obtienne néanmoins quelque chose comme 20 % des sièges, avec, pour simplifier, l'UMP et le PS avec 40 % des sièges chacun. Nonobstant la légitimité que confère le suffrage universel au Président, nos institutions actuelles prévoient quand même que c'est le Parlement qui vote la confiance : ainsi, c'est bien au Parlement qu'il reviendrait de choisir le PM, et donc à l'UDF de faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. Cas hypothétique on s'en doute, car négligeant le particularisme français, mais cas important, car c'est dans cette configuration qu'agit le plus souvent le centre dans un régime parlementaire.

Mais effectivement, si cette solution est celle qui semble dévolue à un centre important mais non majoritaire, comme le rapport de force semblerait le dessiner actuellement et est donc l'objectif que pourrait effectivement atteindre Baryou, ce n'est pas ce qu'il souhaite : « élu président de la République, je formerai un gouvernement qui sera un gouvernement pluraliste, ouvert sur les grandes sensibilités du pays avec des personnalités nouvelles, parce qu'il faut du renouvellement, diverses par leur expérience, ayant fait leurs preuves dans la vie, d'accord sur le plan de redressement que j'aurais proposé aux Français et ce gouvernement dira à toutes les femmes et tous les hommes politiques de France : "Si vous avez entendu le message que les Français viennent de vous envoyer, si vous souhaitez entrer dans ce rassemblement pour soutenir le redressement, vous y avez toute votre place." ». Il ne s'agit plus ici d'un maintien de la polarité droite-gauche, quand bien même dominé par un « swing center », mais bien d'une polarisation unique et centrale de système partisan autour du centre, auquel se verrait agrégées la gauche de la droite et la droite de la gauche, rejetant les extrêmes. Autour d'un grand parti du centre, donc, des personnalités de valeur glanées à droite et à gauche. Autour de Bayrou, Strauss-Kahn et Borloo.

Est-ce jouable ? Deux références me semblent pertinentes. La première, c'est l'Union sacrée, le concours de toutes les bonnées volontés, et d'ailleurs, c'est explicite dans le discours de FB (par exemple : « Si je suis élu, ce gouvernement sera un gouvernement qui rassemblera des compétences venant des camps différents, s'entendant sur l'essentiel et décidées à reconstruire le pays dans une démarche de rassemblement »). La thématique de la reconstruction du pays, donc, comme justification à l'état d'union sacrée. Mais pas que : en effet, l'union sacrée ne peut être que conjoncturelle, or François Bayrou nous invite à un changement sur le long terme, donc à une polarisation structurelle du paysage politique autour du centre qu'il incarne. Et là, la référence au radicalisme est peut-être utile.

Vous me direz, pourquoi aller exhumer le radicalisme de tombeau auquel la fin des IIIème et IVème Républiques l'avait condamné ? Mais bien parce que la IIIème république raconte l'histoire d'une polarisation, centrale,mais surtout durable, du spectre politique. Le centre, occupé par les radicaux (au centre gauche, c'est vrai), n'agissait pas comme swing voter, mais comme leader des différentes coalitions, la plupart du temps, avec à sa gauche une SFIO tiraillée entre son désir d'avoir des élus, sa position doctrinale de refus de participation au pouvoir, et son ambivalence quant à l'acceptation de la République, et de l'autre une droite dont la frange progressiste avait rallié le régime et était prête à gouverner avec les radicaux, mais dont l'autre bord n'avait jamais accepté 1875. Ce sont bien les radicaux qui, à partir du gouvernement de Défense nationale de Waldeck-Rousseau, ont donné vie à la plupart des coalitions, qu'ils y soient archi-majoritaires comme lors des ministères Combes, Clémenceau, Caillaux, ou minoritaires du temps du Bloc national. Je pense d'ailleurs que François Bayrou est trop bon connaisseur de l'histoire de France pour ne pas ignorer le rôle déterminant du parti radical à cette époque.

Cela peut-il se reproduire ? Il faudrait, me semble-t-il, que soient réunis deux ingrédients : d'une part une multiplicité des clivages partisans, d'autre part une idée-force recueillant l'assentiment des membres de l'assemblée au-delà du seul centre... On retrouve à peu près cette situation au Parlement européen aujourd'hui : deux grands partis, mais peu homogènes du fait des différences nationales, avec une majorité de l'Assemblée qui se retrouve autour d'un thème fédérateur : l'Europe et le libéralisme sont pour le Parlement européen ce que la nécessité de fonder la République, le patriotisme et la défense de la laïcité furent pour la IIIème République.
Ces deux conditions ne sauraient, selon moi, s'appliquer à la France aujourd'hui : les forces politiques, pendant la IIIème République, étaient suffisamment divisées pour que soit possible ce que le maintien de la cohésion du PS et de l'UMP ne peut aujourd'hui autoriser, et le diagnostic sur les réformes à accomplir, s'il est partagé dans les états-majors des partis comme je n'en doute pas (recherche, mise à niveau des universités, libéralisation du marché du travail, Europe), n'est pas proclamé par leurs dirigeants. A noter que, si les clivages qui existent toujours à l'intérieur de l'UMP (entre gaullistes et libéraux) et à l'intérieur du PS (entre sociaux-démocrates et tenants de la 1ère gauche) se révèlaient, il ne serait pas exclu que la première condition soit réunie, et qu'une coalition large entre les sociaux-démocrates du PS, l'UDF, et les libéraux de l'UMP puisse voire le jour. Mais c'est de la politique fiction.

Qu'en penser, finalement ? Que le projet du candidat soutenu par l'UDF a des bases, sûrement (on peut polariser une assemblée au centre, et même de manière stable). Que celles-ci sont ténues en la situation actuelle, aussi (on aura des difficultés à polariser au centre notre Assemblée nationale). Cela n'interdit pas d'essayer. Quant à l'UDF, le parti le plus europhile et donc a priori le moins attaché à l'esprit cocardier républicain, le plus démocrate-chrétien, comme continuateur du radicalisme laïcard de la IIIème République, l'idée peut faire sourire... Mais en 1927, la Parti radical, réuni en congrès, refusait de trancher entre la motion présentée par Daladier (réaliser pour de bon une alliance durable de gauche avec la SFIO) et celle de Herriot et Sarrault (affirmer la vocation du parti radical à être une force centriste de gouvernement se donnant comme objectif de réaliser le programme républicain), se prononçant pour une alliance de type cartelliste avec la SFIO tout en affirmant sa volonté de gouverner au centre, et donc avec le centre-droit de Poincaré. Toute ressemblance avec le choix difficile pour l'UDF entre la ligne Robien (alliance électorale et programmatique avec la droite) et la ligne Bayrou ne serait, bien sûr, qu'une pure imagiation de l'auteur.