mardi 29 mai 2007

Brèves d'après campagne

Je ne vous ai, chers lecteurs, que peu écrit depuis l'avènement de Sarkozy Ier. Un peu de calme après la tempête, du temps pour reprendre ses esprits... et d'ailleurs, vous n'aurez vraissemblablement pas grand chose à attendre de moi d'ici les législatives.

Sous Sarkozy Ier, donc, c'est d'abord un calme relatif : pas encore grand chose à se mettre sous la dent, les arbitrages ne sont pas faits ; or, c'est là qu'on sera fixé sur la véritable nature du sarkozysme. L'énergie est au rendez-vous de la nouvelle présidence, qui réussit fort bien à imposer un nouveau style, du moins à la vendre à la gent médiatique : oui, notre Président fait son jogging, et notre premier ministre également, à ses côtés. Alors certes, Villepin courait le maraton, mais qu'importe ! toute nouvelle équipe a d'abord la tentation d'instruire le procès en ringardisation de sa devancière, ça ne mange pas de pain, et est budgétairement indolore.

Budgétairement indolore, les projets fiscaux de Nicolas Sarkozy ne le sont certes pas. Cette déductibilité des intérêts des emprunts immobiliers m'apparaît d'ailleurs comme une vaste fumisterie, au mieux sans aucun effet sur la croissance, au pire susceptible d'encourager artificiellement la hausse des prix de l'immobilier alors qu'une baisse aurait été salutaire, justement, à ceux qui ne sont pas propriétaire. Et quelle lisibilité accrue pour la feuille d'imposition : que les fiscalistes se rassurent, ils ne vont pas manquer de travail. Sérieusement, l'un des maux dont souffre l'impôt en France est la multiplication des niches fiscales, ainsi que du manque d'évaluation des résultats des divers allègements de charges successifs : les économistes prônent la mise en palce d'impôts à faible taux mais à assiette élargie... visiblement, on ne se dirige pas dans ce sens. Et quant à l'objectif de réduction de la dette, il passe au second plan : que l'on se laisse des marges de manoeuvre budgétaire pour relancer la croissance, voilà qui devrait ravir les keynésiens, mais la stratégie est risquée : nous serions déjà à la frontière d'efficacité des politiques keynésienne, et la réduction de la dette un impératif maintenant largement reconnu.

L'ouverture n'a, de fait, aucun sens politique : on s'ouvre aux hommes, pas aux idées, et la majroité est bien sarkozyste. Le débauchage de Kouchner, de Jouyet, et de Martin Hirsch pourra faire regretter à la gauche de n'avoir pas su mieux les utiliser, il renvoit en tout cas le PS à ses propres turpitudes et rend, définitivement, hors d'usage le Tout Sauf Sarko. Après, le fait que Nicolas Sarkozy ait hésité entre Védrine et Kouchner est par contre une très mauvaise nouvelle, tant les deux hommes, certes socialistes, ont des conceptions radicalement opposées en matière de politique étrangère : une realpolitik sobre fondée sur la nation et le refus de se laisser embarquer dans les formules conceptuellement creuses du « nouvel ordre mondial », le droit d'ingérence formalisé chez Kouchner, apôtre de la société civile contre les Etats. Ce qui prouve bien que c'est la manoeuvre tactique qui est ici privilégiée : elle est belle, mais ça ne fait pas une politique.

Quant au PS, on y reviendra, je pense, longuement à partir de juin, mais c'est peu dire qu'il est dans un état pitoyable : la défaite, sans être une déroute, est sévère ; le parti et la candidate y ont, chacun à leur mesure, contribué, celui-ci davantage que celle-là... une Ségolène Royal, qui, d'ailleurs, est en train de réussir un invraissemblable pari, celui de réécrire l'histoire. A peine battue, elle transformait sa défaite en promesse, oubliait qu'une majorité n'avait pas voté pour elle pour ne retenir que le « formidable élan », sur lequel elle espère capitaliser. Après tout, les plus belles histoires ne sont-elles pas fondées sur des mythes ? Là encore, comme chez Sarko, la manoeuvre est habile, chapeau... mais ça ne fait pas une ligne politique. Sarko, Ségo, même combat, la forme avant le fond ? Je n'ai rien dit de tel, notez bien !

Le PS, d'ailleurs, ne sera probablement pas laminé lors des législative, mais nous promet quand même des déchirements épiques pour l'après 17 juin. DSK a tiré trop tôt, et le statut de sainte de la candidate défaite, qui doit l'agacer terriblement, rend malaisée une prise de pouvoir de sa part. Et pourtant, plus que jamais, la logique politique voudrait un ticket DSK-Royal pour le PS. Tout ça s'annonce passionant.
J'ai hâte.

lundi 7 mai 2007

Tout refonder

Nicolas Sarkozy a gagné haut la main l’élection présidentielle, et sa victoire est loin d’être usurpée. Pour la première fois depuis 1974, le candidat de la majorité sortante est réélu. Pas d’alternance, donc, mais pourtant la promesse d’un renouveau, d’une rupture. C’est dire l’ampleur de l’échec du Parti socialiste dans sa volonté d’incarner le changement.

La victoire de Nicolas Sarkozy, c’est une victoire idéologique. Vainqueur dans les têtes avant de l’être dans les urnes, le candidat de l’UMP a effectué, durant 5 ans, un travail de rénovation de la droite qui l’a porté à sa victoire. On a beaucoup entendu, hier, l’expression de droite décomplexée. C’est par exemple, le sens de l’édito de Laurent Joffrin dans Libération, ou de l’interview de Jean-Marie Colombani dans le Monde. Et c’est vrai. L’histoire dira si ce moment droitier est destiné à se prolonger ou pas, mais il est certain que Nicolas Sarkozy a pu rassembler les droites. Toutes les droites. La droite bonapartiste, bien sûr : on l’a suffisamment dit sur ce blog, l’une des forces de Nicolas Sarkozy est bien son audience dans les milieux ouvriers, ceette relation transcendante qu’il entend (et parvient) à lier avec la « France d’en bas ». La droite orléaniste, également : la dimension libérale de NS, moins affirmée au fur et à mesure de l’avancement de la campagne, demeure une composante importante du programme UMP, et les puissances d’argent ne s’y sont pas trompé. Mais, nouveauté, la droite légitimiste aussi : s’il n’y a plus de contre-révolution au sens propre du terme contre les idéaux de 1789, le grand retour de l’ordre moral, le rabâchage du thème de l’autorité, la condamnation minutieuse de mai 68, font que le droite française est maintenant à même d’assumer crânement l’anathème idéologique envers la contre-culture et la nouvelle gauche. L’opprobre jetée sur la tradition légitimiste depuis Pétain est dissipé, et la droite revient, rassemblée, installer son héros à l’Elysée. Plus que De Gaulle, qui dut liquider la colonisation et devient la cible de la contre-révolution qui n’avait pas désarmé depuis Laval, mieux que Giscard, centriste de droite qui ne parvint jamais vraiment à amadouer les gaullistes, bien plus que Chirac, animal politique redoutable mais solitaire, braconnant sur les terres de la gauche pour parvenir à des victoires qu’il ne pût jamais digérer et convertir en conduite politique cohérente. La synthèse, comme toujours, est fragile. Mais, la victoire, elle, est éclatante.

Le Parti socialiste, lui, ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Ce que Nicolas Sarkozy a fait durant 5 ans, le PS ne l’a même pas ébauché. Victoire à la Pyrrhus, le succès des régionales 2004 a été une malédiction pour un parti traumatisé, une bouée de sauvetage qui, au lieu d’être interprété comme un 21 avril à l’envers, donc un vote contre le gouvernement Raffarin, a servi d’alibi à la grande paresse intellectuelle du socialisme français. Celui-ci a du retard, beaucoup de retard. Il lui reste à prendre acte de beaucoup d’événements majeure : la chute du mur de Berlin, la disparition du communisme, la fin du marxisme, le triomphe idéologique du libéralisme, la disparition d’une classe moyenne homogène et d’ailleurs peut-être illusoire, la fin des grandes formes d’action collective, l’individualisation de la société, les mutations des formes d’organisation du travail et de la production, l’ouverture des frontières, le glissement à droite des ouvriers, l’émergence de nouvelles précarités, l’échec des méthodes traditionnelles du socialisme français à gérer la modernisation de l’économie française sans casse sociale, les nouvelles formes d’exclusion, etc. La doctrine actuelle du PS ne permet en rien de répondre à ces nouveaux défis. Il faut tout reconstruire, et il faut repartir de zéro.

Dans ce contexte, beaucoup dépendra de l’analyse qui sera portée sur la campagne de Ségolène Royal. Celle-ci n’est pas humiliée, mais nettement battue tout de même. Courageuse, pourtant, sa fin de campagne : une rénovation accélérée, en fait. Mais qui ne pouvait pas fonctionner, et pour cause : ce dont le PS a besoin, ce n’est pas de gagner en trompant, mais bien d’assumer sa pratique du pouvoir. Contre un candidat plus faible, Ségolène Royal aurait pu gagner. Mais sa victoire aurait ressemblé à celle de Chirac en 1995 : faute de s’appuyer sur un substrat idéologique suffisamment solide et sur un logiciel politique rénové, elle n’aurait probablement pas été à même de gouverner sereinement.

La défaite, pour le PS, est donc un mal pour un bien. Il y a du temps, maintenant, pour se poser les bonnes questions, en tête celle du libéralisme et de la pratique du pouvoir. La présence d’un Mouvement démocrate fort à sa droite devrait plutôt l’inciter à faire son Bad Godesberg qu’un nouvel Epinay, la tactique venant ici suppléer le nécessaire effort idéologique. Cette rénovation, pour le PS, ne pourra probablement pas se faire avec les mêmes têtes, au niveau du Parti surtout, le sort de la candidate étant plus flou. Gageons que les prochains mois, du côté de la rue de Solferino, seront agités. Mais pour pouvoir espérer gagner un jour, le PS doit aujourd’hui sortir de sa torpeur, cela veut dire, aussi, prendre des risques.

jeudi 3 mai 2007

La convergence et le choix

Qui a gagné ? En fait, peu importe. Ségolène Royal devait montrer qu’elle pouvait être présidente, combler un déficit de crédibilité. Elle l’a fait, elle a gagné. Nicolas Sarkozy devait prouver qu’il n’était pas le dangereux pyromane qu’on dépeignait. Il est resté calme, quitte à se faire légèrement malmener, il a gagné. Plus tard, on pourra faire les comptes et écrire l’histoire : si c'est Ségo, on fera du débat d’hier un tournant ; si c'est Sarko, une confirmation de son avance. Mais aujourd’hui on ne sait pas. Ou en tout cas, ce n’est pas cela que l’on sait.

Ce que l’on sait ? C’est qu’il y a convergence entre les eux candidats sur des choses importantes. Mais c’est qu’un choix entre deux modèles, deux approches, nous est effectivement proposé.

La convergence, elle est sur le diagnostic, et sur la modernité des moyens à employer. Elle porte sur l’atonie de la croissance, sur les faibles performances de notre marché du travail, sur l’importance de l’innovation dans l’économie de demain. Elle porte également, dans une certaine mesure, sur les moyens à employer. Car les deux candidats ont basé une partie de leur argumentaire économique sur l’économie de l’offre : chez Nicolas Sarkozy, fluidification du marché du travail, diminution des rigidités réglementaires afin de stimuler l’offre de travail, détaxation des heures supplémentaires. Chez Ségolène Royal, un accent plus important sur les nouvelles technologies, une excellence environnementale qui est supposée pouvoir développer les avantages compétitifs de la nation, mise en valeur de la fonction d’allocation de l’Etat (voir la typologie de Musgrave)[1]. Chez les deux, foi dans les pôles de compétitivité, refus de l’assistanat (donc conversion à la théorie des incitations et prise en compte des effets pervers des trappes à inactivité), etc.

Un diagnostic commun, donc, sur le caractère structurel du déficit de croissance. Or qui dit raison structurelle est supposé dire également une réponse politique de type structurel. Ce n’est pas anodin : la droite comme la gauche ont souvent eu tendance, en France, à répondre à des chocs d’offre par des politiques de demande. La métamorphose est plus forte chez Ségolène Royal : on est loin, très loin du programme socialiste traditionnel. Quant au programme commun, ma foi… Ce qui confirme que la configuration politique qui émerge du premier tour a servi de catalyseur à un mouvement de modernisation du socialisme dont on pouvait déjà trouver des traces dans le discours de Villepinte (voir un billet précédent).

Mais des réponses diffèrent. Et le meilleur révélateur de ce choix fut la discussion sur le nombre de fonctionnaires : face à la dette, soit on réduit le nombre de fonctionnaire et on diminue donc la taille de la sphère publique au profit de la sphère privée (c’est le choix libéral), soit on conserve le même compromis public/privé tout en augmentant la productivité du public de manière à ce que la production de bien public soit en adéquation avec la somme investie par la collectivité (c’est le choix social-démocrate)

A ma droite, Nicolas Sarkozy prône un libéralisme conservateur. Avec un côté libéral de moins en moins avoué, d’ailleurs. Et c’est effectivement à Thatcher et Reagan qu’il peut être comparé, en ce sens qu’il souhaite accompagner les réformes libérales d’une renaissance nationale (voir en ce sens l’analyse de Zaki Laïdi sur Telos), qu’il appuie son programme de réforme sur un socle de valeurs conservatrices dont sa campagne anti-mai 68 est le point culminant, qu’il séduit à la fois les hauts revenus par ses promesses économiques et les cols bleus par ses professions de fois sur la Nation et sur la restauration d’un ordre moral.

A ma gauche, Ségolène Royal achève sa mue sociale-démocrate. Un Etat stratège, plutôt qu’assistant. Une mondialisation assumée, mais régulée afin d’en réduire les dégâts sociaux. Une sphère publique importante, mais productive. Un compromis public/privé maintenu, mais rendu économiquement soutenable par des ajustements structurels et des adaptations de notre tissu productif à la mondialisation. Autant, chez Nicolas Sarkozy, les modèles sont britanniques et américains, autant, chez Ségolène Royal, les modèles sont plutôt européens : scandinaves pour le concept, Prodi pour la politique, Zapatero pour le symbole

Deux modèles cohérents, à défaut d’être purs (chacun s’est ingénié à piétiner les plate-bandes de l’autre, on pourrait beaucoup critiquer les nouveaux emplois-jeunes de Ségolène Royal, ou les effets d’aubaine induits par la proposition de détaxation des heures supplémentaires de Nicolas Sarkozy, etc.). Et un choix à faire. Dimanche.

[1] Il est vrai, en parallèle avec une action sur les bas salaires qui aurait davantage trait à la fonction de stabilisation (et bien évidemment à celle de redistribution) dans ladite typologie, ce qui présente un policy-mix économique complet.