samedi 3 mars 2007

Le discours de Nicolas Sarkozy sur l'Europe (1)

Que peut-on attendre d'un discours sur l'Europe prononcé deux mois avant l'élection présidentielle dans un pays encore profondément marqué par le non du 29 mai 2005 ? De mon côté, pas grand chose : le risque de déplaire est plus fort que la possibilité de convaincre sur un credo européen, l'adhésion à la construction communautaire ne recoupe pas lignes de clivage caractéristiques, à la fois Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal ont un électorat divisé sur la question. Enfin, sauf à se ridiculiser complètement, les « grands » candidats ne peuvent promettre n'importe quoi, puisque leur marge de manoeuvre sur les questions européennes est limitée par le fait (regrettable) qu'en Europe, il n'y a pas que la France. Mais on attend néanmoins les candidats sur cette question européenne : puisqu'il est admis que l'UE est en crise, comment la relancer ? D'un futur Président de la République, on espère une réponse, une vision... qui puisse, avant de réconcilier les Français avec l'Europe, réconcilier les Français entre eux sur l'Europe.

On peut donc penser que le discours de Nicolas Sarkozy avait comme principal objectif de renforcer sa stature de présidentiable, en le montrant capable d'embrasser la problématique européenne et de donner la preuve de sa maîtrise des questions communautaires, mais également (surtout) de ne pas lui faire perdre des points.

Le discours de Strasbourg n'y déroge pas : Nicolas Sarkozy a beaucoup parlé d'Europe, d'européens célèbres, de construction européenne. Il a beaucoup dit « je veux » (35 fois !). Mais au final, peu de chose que nous ne sachions déjà, et même peu de pistes concrètes tout court pour relancer la machine communautaire : Nicolas Sarkozy a beacoup parlé valeurs, et, comme souvent, cela veut dire peu parlé actions. Je vois quand même 3 grands thèmes, qui valent peut-être qu'on s'y attarde un peu.

1/ Inscire la construction européenne dans un discours historique
Que retenir de cette longue partie consacrée à l'idée européenne ? Outre les références obligées à Jean Monnet et Robet Schuman, celle à De Gaulle me semble plus intéressante. Non que sa présence soit en soi une incongruité pour un candidat de droite : le contraire aurait surpris. Mais la référence à l'Europe des Nations m'a paru assez appuyée : « Le Général De Gaulle voulait que l’Europe fût européenne, c’est-à-dire indépendante. Il voulait qu’elle respectât les nations. Il voulait qu’elle existât par elle-même sur la scène du monde. Et que voulons-nous d’autre au fond ? Chaque fois que nous nous sommes éloignés de cet idéal nous avons affaibli l'Europe. »
Ensuite, c'est que l'Europe se définit comme un produit historique, dont il nous appartient d'assumer la charge et de contnier l'histoire : « Nous devons prendre l’histoire de la construction européenne comme l’histoire de France là où elles en sont et les continuer. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes obligés d’imiter ceux qui nous ont précédés. Mais ce qui veut dire que, pour l’Europe comme pour la France, la table rase est impossible. Nul ne peut repartir de zéro. » Ce désir affiché d'être le continuateur d'une histoire assumé me semble une constante du candidat UMP, dont l'image est encore marquée par les accusations de communautarisme. Elle fait également écho à une crise de la représentation de l'imaginaire national par les Français eux-même, largement documentée. La surprise est donc plutôt de trouver cela appliqué à l'Europe.
Sinon, les références me sont apparues justes, mais convenues. Le discours est précis, mais classique. Ici, le but n'est pas de convaincre, mais d'illustrer un Président acteur de son Histoire.

2/ Un diagnostic sur la crise de l'Europe
La partie la plus intéressante du discours y a été consacrée. Avec tout d'abord, une affirmation, destinée à rassembler ouisites et nonistes : « Je veux le dire à tous nos partenaires : ce n’est pas le « non » néerlandais et français à la Constitution européenne qui est responsable de la crise de l’Europe. C’est la crise de l’Europe qui est responsable du rejet de la Constitution. » Constat souvent exprimé, difficile à vérifier : c'est sans doute les deux, le non français ayant à la fois illustré et donné une forte ampleur à un malaise qui était sans doute prééexistant.

Au premier titre des éléments responsables, l'élargissement est fortement incriminé : « En élargissant l’Europe sans réformer auparavant ses institutions on l’a diluée et dépolitisée. » Le thème de la dilution est une obession français, à laquelle Nicolas Sarkozy semble souscrire. Les autres Etats-membres également, à des degrés divers, témoin la mise en avant de la notion de capacité d'absorption de l'Union pour décider des prochains élargissements. Le fait que l'Europe ne se soit pas donné de frontières est fustigé, en même temps que la perte de substance politique. Ce discours est logique : en refusant de fixer une frontière, on refuse de définir l'autre, et donc également soi-même.

Ce qui fait écho à un grand point du discours : la manque de volonté politique de l'Europe. « Depuis 25 ans on dit qu’il n’y a qu’une seule politique possible, qu’une seule pensée possible, qu’une seule Europe possible. » Commentons : d'un point de vue théorique, on peut dire que ce manque de volonté politique fait directement écho à l'accusation selon laquelle l'Europe n'est pas gouvernée (oppostion gouvernement / gouvernance) ; à la dénonciation de la profonde mutation d'un universalisme qui se muerait chez les Européens en une véritable incapacité à concevoir l'existence de préférences collectives significatives. Il vient, selon moi, s'inscrire dans une vague récente d'analyses, dont est révélateur l'excellent ouvrage « la Raison des Nations », de Pierre Manent, selon lesquelles le projet européen aurait profondément changé de nature depuis le traité de Maastricht et orchestrerait la sortie du national en offrant comme horizons aux Européens une forme de démocratie post-nationale, soit un kratos sans demos. Or le manque de volonté décrit pas Nicolas Sarkozy ne participe-t-il pas de ce phénomène d'empire démocratique auto-régulé mais incapable d'exprimer un quelconque préférence collective ?

Enfin, NS caractérise une forme de naïveté libérale européenne, celle d'une Europe qui, seule à appliquer avec ferveur les precepts d'un libéralisme théorique, ne saurait plus se défendre (ce qui renvoit selon moi au point précédent : l'Europe rendrait possible le règne de la norme juridique, de l'état de droit libéral, mais d'une norme désincarnée ne répondant plus à la volonté d'une communauté politique). Ce libéralisme doctrinal empêcherait l'Europe de se doter d'une réelle politique industrielle ou de protéger ses secteurs stratégiques : « Je crois aux vertus de la concurrence mais je ne crois pas que la concurrence soit une religion, ni qu’elle soit efficace en toutes circonstances. ». La référence à l'interventionisme des Etats-Unis est très nette : « Nous devons être capables de leur proposer une Europe qui se donne au moins les moyens de faire ce que font les Etats-Unis qui savent parfaitement protéger et promouvoir leurs intérêts. Quand nous avons sauvé Alstom nous aurions dû trouver la Commission européenne avec nous. Nous l’avons eue contre nous. C’est cette Europe qui à la tentation de passer l’agriculture et l’industrie par pertes et profits qui ne peut pas durer. ». La crise européenne procède donc en grande partie, pour NS d'un libéralisme trop simpliste, avec pour corollaire une absence de volonté politique. Avec comme sous-jacent, une condamnation assez claire du libéralisme, que n'aurait pas reniée la gauche. Et d'ailleurs, d'un point de vue purement théorique, c'est sans doute vrai, et de vrais libéraux souscriraient sans doute au propos de NS tout en y voyant de grands avantages par rapport à l'interventionisme étatique, à la fois inefficace économiquement et, d'un point de vue de la théorie politique, détrimental au principe de liberté.

Comme c'est déjà suffisamment long comme ça, on verra le programme une prochaine fois.

3 commentaires:

Diogène a dit…

C'est un disoucrs populiste, euro-sceptique, qui n'a pas choisi de ligne claire et n'a donc pas vraiment d'intérêt.

Sylvain a dit…

En plus de tes remarques : J'ai trouvé son discours assez Franchouillard .. Il parle pas de l'Allemagne, se réfère à de Gaulle, .. ex: "L’unité de l’Europe, la France la veut. Mais que veut l’Europe ?".

Et bcp trop de "Je" dans son discours (comme d'hab).

Cadence rompue a dit…

Diogène : le discours peut effectivement être interprété comme étant euro-sceptique, mais il existe également certaies pannes européennes qu'il est peut-être bon de rappeler

Sylvain : oui, il a dit "je veux" 35 fois, ce procédé rhétorique a l'air de bien marcher en meeting, mais à lire, c'est assez ennuyeux.