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dimanche 11 mars 2007

Le clivage droite-gauche face à François Bayrou

Ainsi, François Bayrou serait à égalité avec Ségolène Royal. Du moins, ce sont les sondages qui le mesurent, ce que les soutiens de la présidente de la région Poitou-Charrentes ont beau jeu de dénoncer après s'en être abondamment servi lors des primaires internes au PS. Ainsi, la « gauche » serait au niveau le plus bas depuis 1969, où elle n'atteint pas le second tour.

J'ai déjà eu l'occasion de discuter sur la toile, là par exemple en réponse à un article de Jules sur Diner's room, de la signification du vote Bayrou. La tournure de la discussion était plutôt de reconnaître les effets positifs que pourrait entraîner l'accession du candidat centriste à l'Elysée, en ce sens qu'il introduirait des modifications institutionnelles capable de diversifier la présence à l'assemblée nationale, et serait à même de perturber la routine de l'alternance droite-gauche.

Perturber la structuration du débat politique autour du clivage droite gauche, c'est d'ailleurs ce que beaucoup, à gauche, tiennent pour hérésie. On a déjà dénoncé sur ce blog une façon particulièrement grossière de s'y prendre, celle de Jack Lang. Mais parlons du fond : brouiller le clivage droite-gauche, est-ce vraiment si mal ?

Pour des gens comme mon ami Sylvain, ou comme Laurent Fabius (qui n'est pas mon ami) : oui, sans hésiter. Sous-jacent : le clivage droite-gauche devrait irriguer notre vie politique car il correspond à une catégorie pérenne, immuable, du politique : si l'opposition n'est pas assez claire, assez frontale, la différence gauche-droite se brouille. Autrement dit, depuis toujours et jusqu'à la fin des temps, il n'y a que deux grandes forces politiques, et s'il existe des courants ou des nuances à l'intérieur de ceux-ci, les désaccords qui en résultent sont tenus pour secondaires comparé à l'antagonisme droite-gauche. Comme le remarque René Raymond dans son magistral Les droites en France, ceux qui imaginent des complications supplémentaires sont immédiatement "soupçonnés d'obéir à des arrières pensées politiques, de chercher à brouiller les cartes en dissimulant l'enjeu et la signification de la seule lutte qui compte : inutiles pour la compréhension de la politique, ces complications sont de surcroît nuisibles". On rejoint ainsi le thème, éculé mais toujours vivace, de la compromission : celui qui sort de la caverne du clivage droite-gauche est un traître, en tout cas pas un homme de gauche. Ainsi, une dénonciation de type Clémentine Autain ne fait que répéter ce que disait déjà Alain dans les années 20 : « lorsqu'on me demande si la coupure entre partis de droite et de gauche, entre hommes de droite et hommes de gauche, a encore un sens, la première idée qui me vient est que l'homme qui me pose cette question n'est certainement pas un homme de gauche ». On lui signalera que, depuis, il y a eu Raymond Aron, qui ouvre par cette citation son Opium des Intellectuels, mais je ne mettrais pas ma main au feu que Clémentine Autain en ait fait son livre de chevet...

Or s'il est chose certaine, c'est que le clivage droite-gauche est au contraire un produit historique, mouvant. Telles notions furent de gauche, et sont maintenant de droite ; et vice-versa. Certaines ont même cheminées, tout au long de notre histoire, entre les différents courants des droites et des gauches, sans vraiment se fixer. L'idée de nation, autre fois de gauche, puis de droite sous couvert d'autorité et d'ordre moral tandis que se développait une construction internationaliste du socialisme, puis de retour à gauche pendant l'entre deux guerre alors qu'une partie de la droite semblait subissait la trouble attraction des courants fascistes, de retour à droite avec De Gaulle, incarnée parallèlement avec un cocardisme très appuyé par le Parti communiste, etc. On pourrait faire pareil avec le libéralisme, la construction européenne, etc. Tout n'est donc pas si simple : s'il y a une droite et une gauche, elle ne sont pas immuables, et elle ne constituent pas forcément le clivage de référence.

Il y a donc une forme de facilité à se référer sans cesse à un clivage largement mythifié afin de résumer, de simplifier tout débat politique. Il y a même une forme de supercherie, qui confine à un comportement de type rentier : en s'exonérant du débat, une partie de la gauche escompte une rente électorale, celle des personnes se définissant comme de gauche. Car il est sûr qu'un homme de gauche aura du mal à voter pour une parti « de droite », ce qui équivaudrait à trahir son identité de gauche. Celle-ci se serait développée à travers une convergence, idéologiquement assez absurde pour qui a lu Marx, entre le clivage droite-gauche issu de la Révolution et celui sur lequel se base le marxisme.

René Raymond encore : « le ralliement du marxisme à la démocratie parlementaire a progressivement rendu possible une superposition puis une identification de l'opposition des forces sociales à celle des forces politiques: la lutte des classes s'est comme coulée dans le moule classique de l'opposition droite-gauche ». Cette magnifique manoeuvre politique, à mettre à l'actif de François Mitterand, a bien permi la création d'une rente électorale pour le Parti socialiste. Elle est utile pour l'accession au pouvoir. tant que le clivage droite-gauche est intériorisé par bon nombre d'électeurs. Or nous assiterions aujourd'hui à la fin de cette rente : en 2002, les classes populaires désertent le PS, qui est éliminé. En 2007, les très décriés bobos seraient sur le point de rejoindre Bayrou. Dans ce cas, à part chercher à préserver la rente en appelant à une opposition frontale, comme le fait Laurent Fabius, que le PS peut-il faire ?

On pourrait imaginer que l'émergence de Bayrou amène la gauche à dépasser ce clivage simplificateur. Et notamment, puisque Bayrou représente fondamentalement une tendance démocrate-chrétienne, libérale, européenne, cela pourrait – on peut rêver – forcer le PS à se positionner par rapport à la question du libéralisme. Car c'est bien le rapport entre socialisme et libéralisme, entre socialisme et ambition révolutionnaire, entre socialisme et économie de marché, qui est le grand tabou du PS, celui qui n'a été réglé ni à Dijon en 2003, ni au Mans en 2005. C'est celui qui a irrigué la division du PS au moment du référendum sur le TCE. C'est celui autour duquel sevrait s'articuler l'agiornamento qu'une partie du PS appelle de ses voeux. Une défaite de la gauche face à un centrisme décomplexé obligerait le PS à se poser ces questions, et il apparaîtrait que la candidature de DSK aurait eu plus de chance de fédérer, ce qui pourrait ouvrir la voie à une direction de type social-démocrate.

Ce scénario nécessite néanmoins un ingrédient qui me semble absent : il faudrait que Bayrou incarne véritablement ce centrisme libéral et européen, afin que les raisons d'une éventuelle défaite du PS soient immédiatement et indiscutablement identifiables. Or l'attrait pour le candidat centriste ne vient-il pas plutôt de son côté anti-système, de sa dénonciation (au demeurant fondée) des liens capitalistiques entre médais et groupes vivant de commandes publiques, d'un idylle largemenet mythifiée (le PS n'a pas le monopole des mythes !) avec les enseignants ? D'où l'analyse, souvent entendue dernièrement (là), que Bayrou serait le candidat du statu quo, de la préservation des corporatismes, etc.

En d'autres termes, si Bayrou devait défintivement s'éloigner d'un libéralisme de type démocrate-chrétien pour ne plus incarner qu'un rejet de type poujadiste du système, elle y perdrait une grande part de sa force théorique. En ce sens, la proposition faite par FB pour les législatives ne prête guère à l'optimisme : une majorité présidentielle qui ne serait que l'agrégation hétéroclite de candidats Bayrou-compatibles, sans accord assumé autour d'un véritable corpus idéologique, ne constituerait qu'une alliance de circonstance, un nouveau Comité de Salut public. Une modification durable nécessite au contraire l'émergence de forces politiques assumées, stables, et idéologiquement cohérentes, débattant de leurs divergences devant la représentation nationale plutôt que dans les alcoves de leurs partis. Il est possible qu'une victoire de Bayrou amène ce type de recomposition.
Ce n'est pas probable...