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lundi 23 avril 2007

Quelle logique pour le second tour ?

Cela fait longtemps que je la connais. X, traditionnellement, vote à droite. Parce que X est libérale, plutôt atlantiste, pense que la gauche verse plutôt dans l’assistanat tandis que la droite prône la responsabilité, la gauche le collectif et la droite l’individu. Ce sont là des motivations très classiques au vote de droite. Le 22 avril, X a néanmoins voté Bayrou. Pas par adhésion idéologique au centre : X n’est pas du genre à minauder. Ni par la peur de subir l’omerta germano-protaine taxant de fasciste toute personne s’avouant de droite. Non, définitivement, ce n’est pas le genre de X. Si X a voté au centre, c’est tout simplement parce qu’elle a pensé que Nicolas Sarkozy, parfois, s’était laissé aller à de fâcheux commentaires. Qu’elle ne goûte pas franchement cette idée du ministère de l’identité nationale. Qu’elle pense qu’une trop grande proximité sémantique est parfois à déplorer entre les mots NS et ceux de l’extrême droite. Qu’elle trouve que l’ex ministre de l’Intérieur a trop versé dans la provocation dans son traitement des banlieues, alors qu’écoute et réflexion s’imposaient.

Pour le second tour, X ne pourra plus voter François Bayrou. Il lui reste donc Ségolène Royal, dont elle en partage aucune des idées, et Nicolas Sarkozy, dont elle en partage certaines (un peu) tout en en rejetant (beaucoup) le style. X, aujourd’hui swing voter par la force des choses, a en fait se sens même du scrutin dans ses main : logique majoritaire ou plébiscitaire (distinction développée avec brio par Olivier Duhamel ce matin sur France Culture). Car c’est la beauté / perversion de notre élection présidentielle : les deux sont possibles.

Si X vote avec son camp, elle votera à droite. Pure logique majoritaire : repli au second tour sur le candidat du courant idéologique le plus proche, i.e. la droite républicaine. Imparable. Oui, mais voter à droite, le 6 mai, c’est voter Nicolas Sarkozy. Aïe.

Si X fait le choix inverse, elle votera Ségolène Royal. Pure logique plébiscitaire : élimination d’un candidat dont les prises de positions sont jugées incompatibles avec la dignité de la fonction présidentielle, et donc vote « par défaut » (connaissant X, ce ne sera pas par adhésion) pour l’autre candidat. Oui, mais voter pour Ségolène le 6 mai, c’est voter pour le PS. Aïe.

X va donc devoir réaliser un arbitrage délicat : voter pour un parti qu’elle juge archaïque mais une candidate dont elle ne pense rien de bien si ce n’est qu’elle n’est pas Nicolas Sarkozy, ou voter pour sa tendance politique mais en même temps sembler « valider » le choix de fermeture fait par son candidat sur les thématiques sécuritaires, identitaires, et relatives à l’immigration ? Cet arbitrage, c’est celui de la nature même du scrutin : le 6 mai, X tranchera entre deux conceptions de l'élection présidentielle, entre deux visions du rôle de chef de l'Etat dans la République, entre De Gaulle et Mendès. Encore une fois, je connais bien X : au moment du choix, elle ne tergiversera pas. Et ce choix, elle l’assumera.

PS : pour des raisons de préservation de l’anonymat, j’ai décidé de considérer que X comme appartenant à la gente féminine. X existe vraiment, mais le choix du genre a été fait arbitrairement par l’auteur à fins de préservation de l’anonymat de X. Les commentaires visant à révéler l’identité de X sans son consentement seront modérés.
PPS : je ne suis pas X

mercredi 18 avril 2007

La grande incertitude

Dans quatre jours, nous devrons voter. L’élection est indécise. La campagne n’a pas – Dieu merci ! – tourné exclusivement autour du thème de l’insécurité ; au contraire, aucun thème ne s’est définitivement dégagé, tous ont été abordés, peu l’ont été en profondeur. Il semblerait que 4 candidats aient des chances d’accéder au second tour, dont 3 peuvent espérer la victoire finale. Ces différents choix pourraient constituer autant de lignes politiques. Je prétends au contraire que, quel que soit le président élu, il est très difficile de savoir selon quelle ligne politique le pays serait gouverné.

Nicolas Sarkozy : rupture libérale ou conservatisme ? La prise de pouvoir de NS au sein de l’UMP n’a pas été accompagné d’une refondation idéologique : le parti de la droite est d’abord une machine de guerre au service du candidat. Sans refondation idéologique, la question du libéralisme demeure taboue : le mot rupture a d’ailleurs progressivement disparu au profit d'un vocabulaire plus classique de droite. Et pourtant, des questions à trancher, la droite en avait. La principale est pour moi son rapport au libéralisme, rendu difficile par l’héritage gaullien (la droite ayant dû attendre 1986 pour se débarrasser de la base idéologique que représente le programme du Conseil National de la Résistance ayant présidé aux nationalisations de 1946) : l’hostilité au libéralisme est bien d’ailleurs l’un des rares points sur lequel on puisse faire crédit au président Chirac de constance !
Le rapport de la droite à l’Europe découle, me semble-t-il, grandement du point précédent (en y rajoutant l’idée de nation, mais celle-ci est également un avatar de la question libérale, la nation comme incarnation du groupe étant souvent opposée au libéralisme, décrié comme triomphe de l’individualisme). C’est ainsi que NS passe de la rupture (libérale, au moins en partie) aux discours de Henri Gaino… et quémande le soutien de Jacques Chirac (que celui-ci lui a « tout naturellement » apporté). Rendons ici hommage à René Rémond, décédé la semaine dernière : Nicolas Sarkozy est un parfait exemple de la cohabitation des trois droites : orléaniste car libéral, légitimiste car conservateur, bonapartiste car se prévalant d’une relation directe avec le peuple et récusant les pouvoirs intermédiaires, il est la synthèse des droites. Or celles-ci ne sont pas 100 % compatibles. La tendance qui l’emportera fera la ligne de la présidence Sarkozy. Les rénovateurs, à droite, voudront voir dans le Sarkozy de 2004 le « vrai » Sarkozy. Les gaullistes se réjouiront de ses marques d’adhésion au « modèle français » de ces derniers mois. Mais pour l’instant, on ne sait pas.

Ségolène Royal : sociale-démocratie ou première gauche ? Libéralisme régulé ou crypto-marxisme ? Les deux lignes étaient représentées lors de la primaire interne au PS, par DSK et Fabius. Oui, mais Ségo a gagné, et voilà le PS sans référence pour analyser sa candidate : précisément, Ségolène Royal n’appartient à aucune de ces deux lignes. Et comme pour Sarkozy, on en est réduit à aller chercher dans son passé pour savoir « ce qu’elle pense vraiment ». La référence à Mitterand est omniprésente ? Oui, mais elle cite également Jacques Delors. Elle veut augmenter le SMIC à 1500 € ? Oui, mais elle tient au PS le discours des entreprises qui innovent. Elle souhaite que nous arborions des drapeaux à la fenêtre le 14 juillet et a pris Chevènement dans son équipe ? Oui, mais elle est farouchement décentralisatrice et a voté oui au TCE. Difficile, donc, de se faire une idée en s’appuyant sur le clivage traditionnel du PS. Donc, bien évidemment, la question du rapport au libéralisme, qui est également celle qui empoisonne l’existence du PS, celle qui devrait être traitée si le PS voulait faire son Bad-Godesberg, celle enfin dont la résolution conditionne l’aggiornamento vers lequel les deux extrêmes du PS le tiraillent (la révolution anti-libérale contre la révolution sociale-démocrate), ne sera pas tranchée. Ségolène Royal c’est le refus du choix entre les deux gauches, entre Jaurès et Guesde, plutôt qu’une clarification. Une incarnation de la France plutôt qu’une ligne politique (la propagande ségoléniste joue cette carte à fond : Ségolène, c’est Marianne, c’est la république, c’est la France) – voir mon billet sur son intervention sur TF1 -, une ambiguïté permanente que n'a pas réussie à lever son discours de Villepinte (que j'avais commencé à analyser ici). S’il est certain que le débat politique ne doit pas se restreindre au clivage précédemment évoqué, il est certain que celui-ci existe : la présidence Ségolène

François Bayrou : démocratie chrétienne ou centre élargi ? La grande incertitude de la présidence Bayrou diffère des précédente en ce sens qu'elle ne concerne pas le choix entre deux lignes présentes dans son parti mais entre la ligne politique historique de la démocratie chrétienne et les possibilités de rassemblement que lui ouvrirait une victoire le 6 mai en-dehors de son parti. Cette différence tient à la nature même de l'UDF post-UMP : c'est un petit parti, mais idéologiquement plus homogène. Cela constitue sa force (il est plus cohérent que le PS et l'UMP) mais aussi sa faiblesse (réduit à l'expression de sa seule tendance, la démocratie chrétienne est un courant minoritaire).
Si François Bayrou venait à gagner, deux solutions seraient alors possibles : un regroupement de personalités de centre-droit et de centre-gauche dans une majorité soutenant son programme (un centre élargi regroupant gauche libérale [sociale-démocratie] et droite libérale [du type démocratie libérale]) dans lequel les véritables démocrates-chrétiens ne seraient pas forcément majoritaires, ou la restriction du courant politique dominant à la seule démocratie chrétienne. Il est probable que François Bayrou lui-même ne serait pas maître du destin de cette alternative, dont dépendrait pourtant la substance du quinquenat Bayrou.
***
Peu de clareté, donc, au moment de faire le choix. D'une part du fait du caractère composite des deux partis dominants, qui agrègent différentes sensibilités, d'autre part du fait de la nature même de l'élection présidentielle, qui organise le déplacement progressif de la campagne depuis le contenu des programme vers la personnalités des candidats. C'est l'un des grands désavantages du système : au delà du mythe de la "rencontre en un homme et un peuple", ses dérives avaient déjà été pointées par Mendès-France en son temps. Quelqu'un comme Rocard avoue dans ses entretiens ne l'avoir pas compris à l'époque. Depuis, il a changé d'avis.

dimanche 25 mars 2007

Série Bayrou (1) : gouverner au centre

Maintenant que les oracles de la campagne, j'ai nommé les sondages, semblent montrer un tassement du phénomène Bayrou, toujours en bonne position mais ne parvenant pas à dépasser ses rivaux PS et UMP, maintenant donc que nous avons un peu de recul, on peut essayer de réfléchir sereinement au phénomène. J'ai déjà commis un billet sur le fait que notre ami béarnais forçait la gauche à se repenser par rapport à un clivage droite-gauche qu'elle tient pour constitutif, nécessaire, pérenne, et transcendant. Je vais essayer de pousser l'analyse, en analysant d'abord sur quelles bases peut se fonder la volonté de FB de gouverner au centre, puis le caractère anti-système de la candidature Bayron, et enfin son lien avec le libéralisme. Oui, je sais, je n'ai pour l'instant que marginalement brillé par ma propension à tenir les promesses annoncées sur ce blog : il y a maintenant un certain nombre de billets notés (1) qui attendent leur (2). Eh bien, espérons quand même !

Gouverner au centre, donc. Vieux rêve que celui de réunir la nation quasi-unanime sur un projet accepté de tous et refusé des seuls extrêmes. « Pourquoi voulez-vous qu'il y ait une opposition ? », disait De Gaulle. Souvenirs brumeux de l'Union sacrée ou du bloc national. Rêve que le bien commun se construise dans la concorde plutôt qu'à travers une succession partisane, que par cette sorte de louvoiement qui permettrait d'y tendre par coups de barre successifs de part et d'autre. Soit L, le bien commun : après tout, pourquoi ne pas dire f(x) = L plutôt que de tenter absolument f(x) = cos(x)/x + L ?

Mais, bien évidemment, les gens de bon conseil d'expliquer au Béarnais qu'on y avait déjà pensé, merci, mais que c'est impossible. Et pourquoi ? Parce que c'est la vie : les unions sacrées ne durent qu'un temps, elles sont vouées à se disloquer, et font à la longue le jeu des extrêmes. C'est d'ailleurs le sens de la critique formulée par Nicolas Sarkozy (et en cela, je lui accorde même de la constance : il y a longtemps que NS prétend que la droite doit être vraiment à droite et la gauche vraiment à gauche pour éviter qu'un jour, la présidentielle se joue entre Le Pen et Bové). Autrement dit, une polarisation d'une assemblée au centre serait par nature instable. C'est ce que je vous propose de vérifier maintenant.

Supposons un état initial parfaitement stable, le système de Westminster : une droite et une gauche bien identifiées, un système d'élection uninominal par circonscription plutôt qu'un scrutin de liste national, et vous avez un camembert partagé en deux. Les extrêmes en sont exclus, un centre marginal peut demeurer, il sera la cinquième roue du carrosse, d'un côté ou de l'autre, peu importe. Etat stable : un parti domine, quand il est fatigué, l'autre prend sa place, et ainsi de suite : les Anglais font cela depuis le XVIIème siècle, en remplaçant juste les whig par les travaillistes, et cela leur convient. Les Américains aussi. Bon, mais, nous dit Bayrou dans son discours d'Evreux, cela ne marche pas en France car chacun défait ce que fait l'autre : « la confrontation de l'UMP et du Parti socialiste a été une confrontation stérile. Elle dure depuis vingt-cinq ans. Depuis vingt-cinq ans, ceux qui sont dans l'opposition flingue toute idée de ceux qui sont au pouvoir. Depuis 25 ans, à chaque élection, il y a une alternance, c'est-à-dire que l'on sort ceux qui sont en place pour les remplacer par ceux qui étaient là le coup d'avant et ceux qui arrivent n'ont pas de plus urgent besoin ou choix que de détruire ce qu'ont fait ceux qui les avaient précédés. Ce n'est pas comme cela, dans cette attitude d'affrontement perpétuel, que l'on peut construire du positif pour un pays. » On a donc un état stable, mais créant un jeu à somme nulle. Statu quo ? Mais c'est exactement ce que les contempteurs du régime d'assemblée reproche à celui-ci, notons. Bon, passons.

On se propose donc d'introduire, dans cet état stable, un centre non-marginal. Nous voilà donc avec une gauche, un centre, une droite. Notons que le centre peut être lui-même divisé, de fait, il l'est souvent. Je pense qu'on peut alors distinguer deux situations bien différentes.

On pourrait qualifier la première de bipolarisation avec centre-pivot : il continue d'y avoir une alternance droite-gauche, mais celle-ci est décidée par le centre, qui peut « choisir » la formule gagnante. Le centre, même minoritaire, détient donc un poids primordial. A la réflexion, c'est ce que pourrait obtenir Bayrou : supposons qu'il soit élu président, et, qu'aux législatives, l'UDF ne soit pas suffisamment forte pour s'imposer comme le premier parti, mais obtienne néanmoins quelque chose comme 20 % des sièges, avec, pour simplifier, l'UMP et le PS avec 40 % des sièges chacun. Nonobstant la légitimité que confère le suffrage universel au Président, nos institutions actuelles prévoient quand même que c'est le Parlement qui vote la confiance : ainsi, c'est bien au Parlement qu'il reviendrait de choisir le PM, et donc à l'UDF de faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. Cas hypothétique on s'en doute, car négligeant le particularisme français, mais cas important, car c'est dans cette configuration qu'agit le plus souvent le centre dans un régime parlementaire.

Mais effectivement, si cette solution est celle qui semble dévolue à un centre important mais non majoritaire, comme le rapport de force semblerait le dessiner actuellement et est donc l'objectif que pourrait effectivement atteindre Baryou, ce n'est pas ce qu'il souhaite : « élu président de la République, je formerai un gouvernement qui sera un gouvernement pluraliste, ouvert sur les grandes sensibilités du pays avec des personnalités nouvelles, parce qu'il faut du renouvellement, diverses par leur expérience, ayant fait leurs preuves dans la vie, d'accord sur le plan de redressement que j'aurais proposé aux Français et ce gouvernement dira à toutes les femmes et tous les hommes politiques de France : "Si vous avez entendu le message que les Français viennent de vous envoyer, si vous souhaitez entrer dans ce rassemblement pour soutenir le redressement, vous y avez toute votre place." ». Il ne s'agit plus ici d'un maintien de la polarité droite-gauche, quand bien même dominé par un « swing center », mais bien d'une polarisation unique et centrale de système partisan autour du centre, auquel se verrait agrégées la gauche de la droite et la droite de la gauche, rejetant les extrêmes. Autour d'un grand parti du centre, donc, des personnalités de valeur glanées à droite et à gauche. Autour de Bayrou, Strauss-Kahn et Borloo.

Est-ce jouable ? Deux références me semblent pertinentes. La première, c'est l'Union sacrée, le concours de toutes les bonnées volontés, et d'ailleurs, c'est explicite dans le discours de FB (par exemple : « Si je suis élu, ce gouvernement sera un gouvernement qui rassemblera des compétences venant des camps différents, s'entendant sur l'essentiel et décidées à reconstruire le pays dans une démarche de rassemblement »). La thématique de la reconstruction du pays, donc, comme justification à l'état d'union sacrée. Mais pas que : en effet, l'union sacrée ne peut être que conjoncturelle, or François Bayrou nous invite à un changement sur le long terme, donc à une polarisation structurelle du paysage politique autour du centre qu'il incarne. Et là, la référence au radicalisme est peut-être utile.

Vous me direz, pourquoi aller exhumer le radicalisme de tombeau auquel la fin des IIIème et IVème Républiques l'avait condamné ? Mais bien parce que la IIIème république raconte l'histoire d'une polarisation, centrale,mais surtout durable, du spectre politique. Le centre, occupé par les radicaux (au centre gauche, c'est vrai), n'agissait pas comme swing voter, mais comme leader des différentes coalitions, la plupart du temps, avec à sa gauche une SFIO tiraillée entre son désir d'avoir des élus, sa position doctrinale de refus de participation au pouvoir, et son ambivalence quant à l'acceptation de la République, et de l'autre une droite dont la frange progressiste avait rallié le régime et était prête à gouverner avec les radicaux, mais dont l'autre bord n'avait jamais accepté 1875. Ce sont bien les radicaux qui, à partir du gouvernement de Défense nationale de Waldeck-Rousseau, ont donné vie à la plupart des coalitions, qu'ils y soient archi-majoritaires comme lors des ministères Combes, Clémenceau, Caillaux, ou minoritaires du temps du Bloc national. Je pense d'ailleurs que François Bayrou est trop bon connaisseur de l'histoire de France pour ne pas ignorer le rôle déterminant du parti radical à cette époque.

Cela peut-il se reproduire ? Il faudrait, me semble-t-il, que soient réunis deux ingrédients : d'une part une multiplicité des clivages partisans, d'autre part une idée-force recueillant l'assentiment des membres de l'assemblée au-delà du seul centre... On retrouve à peu près cette situation au Parlement européen aujourd'hui : deux grands partis, mais peu homogènes du fait des différences nationales, avec une majorité de l'Assemblée qui se retrouve autour d'un thème fédérateur : l'Europe et le libéralisme sont pour le Parlement européen ce que la nécessité de fonder la République, le patriotisme et la défense de la laïcité furent pour la IIIème République.
Ces deux conditions ne sauraient, selon moi, s'appliquer à la France aujourd'hui : les forces politiques, pendant la IIIème République, étaient suffisamment divisées pour que soit possible ce que le maintien de la cohésion du PS et de l'UMP ne peut aujourd'hui autoriser, et le diagnostic sur les réformes à accomplir, s'il est partagé dans les états-majors des partis comme je n'en doute pas (recherche, mise à niveau des universités, libéralisation du marché du travail, Europe), n'est pas proclamé par leurs dirigeants. A noter que, si les clivages qui existent toujours à l'intérieur de l'UMP (entre gaullistes et libéraux) et à l'intérieur du PS (entre sociaux-démocrates et tenants de la 1ère gauche) se révèlaient, il ne serait pas exclu que la première condition soit réunie, et qu'une coalition large entre les sociaux-démocrates du PS, l'UDF, et les libéraux de l'UMP puisse voire le jour. Mais c'est de la politique fiction.

Qu'en penser, finalement ? Que le projet du candidat soutenu par l'UDF a des bases, sûrement (on peut polariser une assemblée au centre, et même de manière stable). Que celles-ci sont ténues en la situation actuelle, aussi (on aura des difficultés à polariser au centre notre Assemblée nationale). Cela n'interdit pas d'essayer. Quant à l'UDF, le parti le plus europhile et donc a priori le moins attaché à l'esprit cocardier républicain, le plus démocrate-chrétien, comme continuateur du radicalisme laïcard de la IIIème République, l'idée peut faire sourire... Mais en 1927, la Parti radical, réuni en congrès, refusait de trancher entre la motion présentée par Daladier (réaliser pour de bon une alliance durable de gauche avec la SFIO) et celle de Herriot et Sarrault (affirmer la vocation du parti radical à être une force centriste de gouvernement se donnant comme objectif de réaliser le programme républicain), se prononçant pour une alliance de type cartelliste avec la SFIO tout en affirmant sa volonté de gouverner au centre, et donc avec le centre-droit de Poincaré. Toute ressemblance avec le choix difficile pour l'UDF entre la ligne Robien (alliance électorale et programmatique avec la droite) et la ligne Bayrou ne serait, bien sûr, qu'une pure imagiation de l'auteur.

dimanche 11 mars 2007

Le clivage droite-gauche face à François Bayrou

Ainsi, François Bayrou serait à égalité avec Ségolène Royal. Du moins, ce sont les sondages qui le mesurent, ce que les soutiens de la présidente de la région Poitou-Charrentes ont beau jeu de dénoncer après s'en être abondamment servi lors des primaires internes au PS. Ainsi, la « gauche » serait au niveau le plus bas depuis 1969, où elle n'atteint pas le second tour.

J'ai déjà eu l'occasion de discuter sur la toile, là par exemple en réponse à un article de Jules sur Diner's room, de la signification du vote Bayrou. La tournure de la discussion était plutôt de reconnaître les effets positifs que pourrait entraîner l'accession du candidat centriste à l'Elysée, en ce sens qu'il introduirait des modifications institutionnelles capable de diversifier la présence à l'assemblée nationale, et serait à même de perturber la routine de l'alternance droite-gauche.

Perturber la structuration du débat politique autour du clivage droite gauche, c'est d'ailleurs ce que beaucoup, à gauche, tiennent pour hérésie. On a déjà dénoncé sur ce blog une façon particulièrement grossière de s'y prendre, celle de Jack Lang. Mais parlons du fond : brouiller le clivage droite-gauche, est-ce vraiment si mal ?

Pour des gens comme mon ami Sylvain, ou comme Laurent Fabius (qui n'est pas mon ami) : oui, sans hésiter. Sous-jacent : le clivage droite-gauche devrait irriguer notre vie politique car il correspond à une catégorie pérenne, immuable, du politique : si l'opposition n'est pas assez claire, assez frontale, la différence gauche-droite se brouille. Autrement dit, depuis toujours et jusqu'à la fin des temps, il n'y a que deux grandes forces politiques, et s'il existe des courants ou des nuances à l'intérieur de ceux-ci, les désaccords qui en résultent sont tenus pour secondaires comparé à l'antagonisme droite-gauche. Comme le remarque René Raymond dans son magistral Les droites en France, ceux qui imaginent des complications supplémentaires sont immédiatement "soupçonnés d'obéir à des arrières pensées politiques, de chercher à brouiller les cartes en dissimulant l'enjeu et la signification de la seule lutte qui compte : inutiles pour la compréhension de la politique, ces complications sont de surcroît nuisibles". On rejoint ainsi le thème, éculé mais toujours vivace, de la compromission : celui qui sort de la caverne du clivage droite-gauche est un traître, en tout cas pas un homme de gauche. Ainsi, une dénonciation de type Clémentine Autain ne fait que répéter ce que disait déjà Alain dans les années 20 : « lorsqu'on me demande si la coupure entre partis de droite et de gauche, entre hommes de droite et hommes de gauche, a encore un sens, la première idée qui me vient est que l'homme qui me pose cette question n'est certainement pas un homme de gauche ». On lui signalera que, depuis, il y a eu Raymond Aron, qui ouvre par cette citation son Opium des Intellectuels, mais je ne mettrais pas ma main au feu que Clémentine Autain en ait fait son livre de chevet...

Or s'il est chose certaine, c'est que le clivage droite-gauche est au contraire un produit historique, mouvant. Telles notions furent de gauche, et sont maintenant de droite ; et vice-versa. Certaines ont même cheminées, tout au long de notre histoire, entre les différents courants des droites et des gauches, sans vraiment se fixer. L'idée de nation, autre fois de gauche, puis de droite sous couvert d'autorité et d'ordre moral tandis que se développait une construction internationaliste du socialisme, puis de retour à gauche pendant l'entre deux guerre alors qu'une partie de la droite semblait subissait la trouble attraction des courants fascistes, de retour à droite avec De Gaulle, incarnée parallèlement avec un cocardisme très appuyé par le Parti communiste, etc. On pourrait faire pareil avec le libéralisme, la construction européenne, etc. Tout n'est donc pas si simple : s'il y a une droite et une gauche, elle ne sont pas immuables, et elle ne constituent pas forcément le clivage de référence.

Il y a donc une forme de facilité à se référer sans cesse à un clivage largement mythifié afin de résumer, de simplifier tout débat politique. Il y a même une forme de supercherie, qui confine à un comportement de type rentier : en s'exonérant du débat, une partie de la gauche escompte une rente électorale, celle des personnes se définissant comme de gauche. Car il est sûr qu'un homme de gauche aura du mal à voter pour une parti « de droite », ce qui équivaudrait à trahir son identité de gauche. Celle-ci se serait développée à travers une convergence, idéologiquement assez absurde pour qui a lu Marx, entre le clivage droite-gauche issu de la Révolution et celui sur lequel se base le marxisme.

René Raymond encore : « le ralliement du marxisme à la démocratie parlementaire a progressivement rendu possible une superposition puis une identification de l'opposition des forces sociales à celle des forces politiques: la lutte des classes s'est comme coulée dans le moule classique de l'opposition droite-gauche ». Cette magnifique manoeuvre politique, à mettre à l'actif de François Mitterand, a bien permi la création d'une rente électorale pour le Parti socialiste. Elle est utile pour l'accession au pouvoir. tant que le clivage droite-gauche est intériorisé par bon nombre d'électeurs. Or nous assiterions aujourd'hui à la fin de cette rente : en 2002, les classes populaires désertent le PS, qui est éliminé. En 2007, les très décriés bobos seraient sur le point de rejoindre Bayrou. Dans ce cas, à part chercher à préserver la rente en appelant à une opposition frontale, comme le fait Laurent Fabius, que le PS peut-il faire ?

On pourrait imaginer que l'émergence de Bayrou amène la gauche à dépasser ce clivage simplificateur. Et notamment, puisque Bayrou représente fondamentalement une tendance démocrate-chrétienne, libérale, européenne, cela pourrait – on peut rêver – forcer le PS à se positionner par rapport à la question du libéralisme. Car c'est bien le rapport entre socialisme et libéralisme, entre socialisme et ambition révolutionnaire, entre socialisme et économie de marché, qui est le grand tabou du PS, celui qui n'a été réglé ni à Dijon en 2003, ni au Mans en 2005. C'est celui qui a irrigué la division du PS au moment du référendum sur le TCE. C'est celui autour duquel sevrait s'articuler l'agiornamento qu'une partie du PS appelle de ses voeux. Une défaite de la gauche face à un centrisme décomplexé obligerait le PS à se poser ces questions, et il apparaîtrait que la candidature de DSK aurait eu plus de chance de fédérer, ce qui pourrait ouvrir la voie à une direction de type social-démocrate.

Ce scénario nécessite néanmoins un ingrédient qui me semble absent : il faudrait que Bayrou incarne véritablement ce centrisme libéral et européen, afin que les raisons d'une éventuelle défaite du PS soient immédiatement et indiscutablement identifiables. Or l'attrait pour le candidat centriste ne vient-il pas plutôt de son côté anti-système, de sa dénonciation (au demeurant fondée) des liens capitalistiques entre médais et groupes vivant de commandes publiques, d'un idylle largemenet mythifiée (le PS n'a pas le monopole des mythes !) avec les enseignants ? D'où l'analyse, souvent entendue dernièrement (là), que Bayrou serait le candidat du statu quo, de la préservation des corporatismes, etc.

En d'autres termes, si Bayrou devait défintivement s'éloigner d'un libéralisme de type démocrate-chrétien pour ne plus incarner qu'un rejet de type poujadiste du système, elle y perdrait une grande part de sa force théorique. En ce sens, la proposition faite par FB pour les législatives ne prête guère à l'optimisme : une majorité présidentielle qui ne serait que l'agrégation hétéroclite de candidats Bayrou-compatibles, sans accord assumé autour d'un véritable corpus idéologique, ne constituerait qu'une alliance de circonstance, un nouveau Comité de Salut public. Une modification durable nécessite au contraire l'émergence de forces politiques assumées, stables, et idéologiquement cohérentes, débattant de leurs divergences devant la représentation nationale plutôt que dans les alcoves de leurs partis. Il est possible qu'une victoire de Bayrou amène ce type de recomposition.
Ce n'est pas probable...